Écriture

Aucune manie ni fétichisme pour les lieux d’écriture – domicile ou voyage, plaine ou montagne, pays ou continents ; pour les moments – jour et nuit ; ou encore pour les moyens – ordinateur, plume, et aussi la bonne vieille machine à écrire.


La métaphore paysagère et proliférante utilisée pour la construction de ce site en développement – en astrophysique on dirait en expansion – trouve dans cette page son expression à propos du travail d’écriture qui en constitue la matière première. C’est en effet à propos d’un tel travail que diverses réflexions sont apparues ces derniers mois, depuis l’été 2018, au cours desquels elles ont été tracées sous forme manuscrite (à la différence des autres pages réalisées depuis ou en parallèle directement dans l’éditeur de contenus).

C’est dans cet esprit d’accueil de ce qui vient et de construction de ce vers quoi on va qu’il semble pertinent de faire figurer ces réflexions dans leur état « brut de décoffrage », hormis les épigraphes ajoutées par la suite, c’est-à-dire sous une forme paradoxalement moins travaillée que les écrits directement saisis. Il s’agit quoi qu’il en soit, comme pour les autres pages du reste, d’un état transitoire. Mais un tel état n’est-il pas lui-même ce qui qualifie le mieux l’entier de nos existences ?


À propos de l’écriture

1. Le destinataire

Je parle au papier comme je parle au premier venu (Montaigne)

La question qui me travaille et sur laquelle je travaille ces temps concerne le mode ou la façon d’exprimer mes pensées lorsque j’écris. Comment faire pour que le lecteur que j’imagine et moi-même puissions y trouver notre compte ? Je sais bien qu’en disant cela j’invoque mon désir et que nul lecteur ne m’aidera vraiment à savoir comment lui parler ! Le seul fait de prendre la plume – ici, en voyage, un stylo – pour accompagner et provoquer cette réflexion, traduire ces pensées sur comment transmettre ces pensées, c’est à mon désir conscient et inconscient que je le dois ; que le lecteur le devrait s’il devait y accéder un jour. Cela n’empêche pas que cette question que je me pose le concerne directement puisque, s’il n’en tenait vraiment qu’à moi, ce cher et supposé lecteur ne serait destinataire que de ce que j’ai à me dire à moi-même, à réfléchir pour moi-même, et sous la forme d’écrit qui me convient personnellement pour m’aider à cette réflexion. Le fait même de me poser la question signifie bien que je m’adresse à quelqu’un, ce qui est aussi le sens de toute écriture destinée, dans sa forme aboutie, à une publication quelconque. Ou sinon, j’écris et je brûle ce que j’écris, réflexion faite [parfois des années plus tard], ce qui n’est jamais mon intention à priori.

Comment faire, ainsi, pour joindre mon désir profond de tracer un sens par des mots couchés sur le papier de la façon la plus simple et directe, et ce que je suppose, pressent, expérimente selon ma maintenant longue expérience de la disponibilité du lecteur à bien vouloir accompagner le sens de mes réflexions selon son propre vécu et ses propres pensées ? La façon directe qui me convient le mieux n’est pas, je le sais, la plus prisée de mes contemporains (et même éventuellement avec d’autres avec qui je le serais), sans quoi les librairies regorgeraient d’essais philosophiques sur le sens de notre existence d’homme, ce qui n’est pas le cas. Les gens aiment qu’on leur raconte des histoires, sous une forme qui éventuellement permet d’aborder ces questions mais de façon indirecte, incidente, je dirai presque en douce, avec le plein de sentiments variés. Ce n’est pas sans raison, car on part toujours des sentiments, sinon on fait de l’intellectualisme ; ou tout au moins court-on le risque d’y rester. Mais le problème, pour moi, c’est que le point d’arrivée seul m’intéresse vraiment, car le point de départ n’est… qu’un point de départ !

Le lecteur aime le vécu, pas le discours désincarné ; et moi, le vécu, eh bien il ne m’intéresse que comme point de départ, précisément. Plus vite je peux le dépasser pour accéder au monde des idées et mieux je me porte. Il y a donc là un hiatus important (aujourd’hui on dirait en bon français un « gap ») avec lequel il me faut composer.

Du reste, au moment où je trace ces lignes, je fais un minimum de concession au plaisir de la langue, du travail sur la langue, sur le style, sur le déroulement même de ma pensée, même si celui qui écrit déroule toujours sa pensée, y compris de la façon la plus encombrée d’histoires de toutes sortes. Je ne sais du reste pas si ce texte est déjà contenu dans un projet d’histoire, partie prenante d’un essai philosophique ou autre au moment où je l’écris. Qu’en adviendra-t-il, je ne le sais pas maintenant. Ce texte m’aide d’abord à réfléchir, puis je verrai, ensuite, s’il peut avoir une autre destination.

Ce questionnement intervient alors que j’ai déjà un certain nombre d’écrits derrière moi, qui sont devant le futur lecteur : ils couvrent différents genres et visent à se compléter, à toucher au vécu et à la réflexion. Mais j’aimerai maintenant trouver une sorte de synthèse entre ces genres, aboutir au livre final – car un jour prochain je n’écrirai plus – par lequel des désirs que je vois pour l’instant comme contradictoires pourraient ne plus l’être.

En juillet 2018

En retrouvant ma plume, je retrouve le plaisir de tracer ces lettres et ces mots, ces phrases et ces paragraphes, d’une manière plus fluide, plus dessinée que je ne peux le faire avec ces satanés stylos à bille qui – même les meilleurs – trouvent toujours le moyen de laisser couler leur encre à moitié sèche sous formes de petits pâtés. Conduire ma plume, il y a peu de choses qui me soient aussi agréables ! Mais ce plaisir, qui a parfois été obsessionnel dans mon existence, est depuis un certain temps intimement lié au désir de développer et de transmettre du sens sur l’existence, ce par quoi je cherche encore pour moi-même la raison de celle-ci. J’imagine qu’il en va de même pour tout auteur et, probablement, au fond, aussi pour tout lecteur.

En même temps, c’est seulement en écrivant pour moi, seul, que je peux m’adresser aux autres. Pendant longtemps, je me suis empêché d’écrire vraiment car il s’agissait d’un acte intimement lié à la question de la reconnaissance. Ne le pouvant d’une autre façon, j’essayais de me faire reconnaître par ma famille et certains proches au moyen de ce que j’écrivais, qui leur était donc destiné. L’écriture pour convaincre. Il s’agissait de me faire reconnaître, de convaincre de ma valeur d’homme et de mon intérêt, au bout du compte de me faire aimer. C’est certainement ma propension à « prendre sur moi » pour ne pas avoir à affronter le rejet et l’abandon, je l’ai réalisé depuis, qui me poussait ainsi à donner à l’autre un tel pouvoir : ne pas lui laisser sa responsabilité – d’aimer ou de ne pas aimer, d’être d’accord ou pas d’accord – tient à la crainte de son rejet que l’on pense insupportable, je l’ai déjà dit de nombreuses fois et de différentes façons.

Écrire vraiment à l’autre, c’est donc lui laisser sa part de désir ou de rejet, d’amour ou de désamour, la respecter, l’admettre à priori, et donc ne pas se laisser influencer par la représentation que je m’en donne. C’est en quelque sorte un appel à écrire librement, sur le fond des sentiments qui sont les miens. Un appel à me faire confiance tout en faisant confiance au lecteur.

Reste que la forme la plus agréable et la plus convenable pour écrire est à chaque fois à déterminer. Mais n’est-ce pas la part la plus jouissive – si l’on ne s’en fait pas un devoir ou une charge ! – du travail d’écriture, avec celle de tracer un sens en conduisant la plume ?

En août 2018


À propos de l’écriture

2. La forme

Pattern Recognition si l’on veut

La question des formes canoniques de l’écriture telles qu’on les recense aujourd’hui – l’essai, le roman, la nouvelle, le récit, etc. – me travaille ces temps à propos de la forme à donner à mon nouveau livre sur « la peur du désir ou : de la guerre permanente et omniprésente » dans laquelle nous baignons aujourd’hui. Le thème s’est progressivement précisé depuis quelques semaines et je commence à voir l’ampleur du chantier.

Je me réjouis de le démarrer et cette ampleur ne me fait pas vraiment peur, mais cela implique pour moi d’aborder cette question de la forme avant de débuter les travaux. Tâtonner un peu n’est pas un problème tant que les visées sont claires. Comme je le dis sur mon nouveau site web, dont la construction a démarré il y a un mois, laisser proliférer est quelque chose qui me convient en ce moment, de bas en haut plutôt que de haut en bas. Je suis donc prêt à appliquer cette méthode avec ce nouveau livre, en cherchant une « autre chose » que les formes fixées par la tradition.

La démarche suppose toutefois un point de départ, et c’est celui-ci que je peine à trouver. Les fois où j’ai commencé un récit, un nouvelle, je ne me suis pas posé cette question, pas plus qu’en débutant un essai, puisque j’entrais dans une forme connue à laquelle mon travail et mes lectures, ainsi que toute une tradition dont j’étais imprégné, m’avaient préparé sans même que je m’en rende compte. Ces formes ne me conviennent toutefois pas cette fois-ci, car cette « autre chose » à laquelle j’aspire représente une forme qui puisse correspondre à une nouvelle adresse singulière au lecteur ; adresse par laquelle je désire être au plus près de mes sentiments, de mes aspirations et de mes idées, en le faisant le plus simplement et le plus profondément possible. Ce n’est, pour l’instant, pas plus clair que cela ! C’est pourquoi j’en dépose la trace en espérant y trouver un chemin.

Le côté didactique de l’essai n’est pas ce qui rend le texte le plus agréable à lire. Mais les circonvolutions romanesques et la recherche d’identification du lecteur me répugnent à priori : on porte souvent au pinacle les clés que l’on laisse ainsi au lecteur, comme si cet apparat altruiste ne constituait pas une façon commode de jeter un voile pudique sur la démission du sens, l’incapacité propre de l’auteur d’aller vers un peu plus de verticalité et de l’assumer, sachant de quoi il parle. J’aime bien la forme de la nouvelle, concise, ramassée, et que l’on peut charger de sens puisqu’elle finit souvent par quelques points de suspension (je pense en particulier à celles d’Hemingway).

Mais le projet de mon nouveau livre devrait étendre la nouvelle à quelque chose et à une dimension qui en feraient autre chose qu’une nouvelle, précisément. Est-ce là un chemin ? Ou alors faut-il une suite de nouvelles – mais avec un fil conducteur assez serré – comme dans Le Décaméron de Bocaccio que je lis en ce moment ? Peut-être la solution tient-elle à une sorte d’écriture automatique, celle de l’inconscient donc, dans un premier temps tout au moins ? Ces questions restent pour le moment ouvertes.

En septembre 2018


À propos de l’écriture

3. Le travail

Chevalets, lutrins
et autres tables de cuisine

Le travail d’écriture, c’est d’abord s’y mettre, et donc avoir un projet, ou au moins une idée en tête (derrière la tête, ou devant, ou autour, la localisation n’étant qu’une métaphore qui nous vient du miroir).

Ce peut être aussi une activité spontanée, comme ça, extraite de ses abysses inconscients. C’est ce que j’ai essayé d’exprimer dans un petit billet de mon nouveau site où je nage comme un poisson dans l’eau du graphisme que j’ai pratiqué autrefois. J’y ai développé – c’est beaucoup dire ! – l’idée que le sens de ce que j’écris vient avec le fait d’écrire, avec l’action ou le travail d’écriture. Si j’essaie d’y réfléchir un peu plus profondément, les situations sont assez diverses. J’ai écrit, qu’il s’agisse d’essais, de nouvelles par exemple, sur la base d’un important travail préparatoire avant la rédaction proprement dite ; j’ai écrit également, essais ou nouvelles tout aussi bien, en ayant très peu élaboré le cadre de travail, œuvrant notamment avec le feeling ou les réminiscences d’écrits antérieurs qui guidaient ma main.

Je dirai maintenant qu’il y a deux aspects qui se dégagent : l’acte déclencheur, le fait de se mettre, de me mettre au travail ; et les conditions préparatoires à ce travail, plus ou moins élaborées. C’est le genre de considération, pour être clair, à laquelle je réfléchis quand écrire est un problème, quand je cherche et que je n’ai pas encore trouvé. Lorsque le projet est là et que je m’y mets, toutes pensées relatives au travail que cela représente, toute méta réflexion à ce propos s’évanouissent aussitôt : je n’en ai plus besoin. C’est pour cette raison que les critiques ne peuvent être que modérément créatifs, puisqu’une part importante de leur capacité de réflexion est absorbée par celle sur l’écriture, comme je le fais en ce moment (je pense en particulier à Barthes, que j’ai apprécié à la fin des années septante, période où je me trouvais incapable d’écrire tout en y aspirant profondément).

L’empêchement du travail d’écriture (*) tient au fond toujours à une critique, que celle-ci soit interne à celui qui écrit ou externe, c’est-à-dire projetée sur le travail de quelqu’un d’autre. Dans les deux cas, il s’agit d’un empêchement de l’acte libre et intimement personnel qui permet le développement de ses propres pensées. La critique interne, soit celle que l’on se reconnaît et que l’on s’approprie, permet seule le dépassement vers la création, à la condition toutefois qu’elle soit accueillie par le moi du sujet qui écrit, et qu’elle puisse donc être pleinement acceptée et comprise. Tant qu’elle ressort d’un surmoi inconscient, elle fonctionne au contraire comme un verrou obstinément tiré.

*

Tant qu’on ne s’y met pas, on croit toujours écrire sous le coup de l’inspiration, comme dit Boris Vian dans ses Cantilènes en gelée (ajoutant « qu’il est évident qu’il y a des gens à qui les coups ne font rien » !), et l’on reste donc dans l’attente. L’idée sartrienne du projet, de la détermination de l’action par le projet qui est par définition à venir, devant nous, peut être ici d’un certain secours (à condition de ne pas la confondre avec la fuite de son passé comme il le faisait et dont témoigne son rapport à la psychanalyse).

(*) Travail d’écriture compris ici au sens d’activité créatrice autonome indépendante du commentaire ou de la critique.

En octobre 2018


À propos de l’écriture

4. Le projet

Enquêtes tous terrains
et filatures en tous genres

Je parlais plus tôt, à propos de forme, du projet de livre sur la peur du désir et des guerres qui remplissent notre espace-temps aujourd’hui. Le souci d’en faire « autre chose » que les objets de pensée réalisés jusqu’ici prend peut-être un peu trop de place pour que le projet lui-même devienne l’objet de toute mon attention. J’en fais du reste état en ce moment sur mon site web, suivant en cela mon désir de faire de ce dernier une sorte de work in progress. J’écris facilement et régulièrement des billets et articles de blog, comme j’écrivais souvent et volontiers des poèmes il y a trente ans et plus, lorsque je pensais par ailleurs ne pas être en mesure d’écrire de plus longs textes en prose qui aborderaient directement la question du sens. Je ne me voyais alors pas mettre en chantier un projet d’envergure, alors que j’en ai réalisé aujourd’hui, et qui me donnent toute satisfaction, sous la forme de l’essai, du roman ou de la nouvelle. Qu’un tel projet de livre soit devenu central dans mon existence en terme de temps disponible et dédié, maintenant que j’ai cessé toute activité professionnelle, et alors que j’ai écrit des ouvrages conséquents à côté de mon travail à plein temps, soulève peut-être une question pertinente. Comment ne pas faire d’un projet de nouveau bouquin une fin en soi, mais bien un moyen au service d’une cause dont ce site se veut notamment le reflet : « mener la guerre aux idées reçues », soit, — Questionner le sens de l’existence — Où est la vie et où est la mort ? — Le désir et le rejet (la peur) — L’illusion matérialiste et la réalité spirituelle — La violence qui résulte du déni de l’angoisse de mourir — L’abandon et le néant derrière cette angoisse …

C’est là qu’est le projet. Et tous les moyens sont bons pour en faire état, c’est-à-dire pour servir la cause.

Pour en revenir au projet, ou au chantier comme j’appelle les différents travaux qui ont jalonné mon existence, je me suis résolu ces derniers jours à une approche par agrégations successives. Alors que je croyais faire une pause avec un nouveau texte indépendant sur l’homme et la femme qui aboutirait à une sorte de petit essai, et dont les grandes lignes du développement étaient ainsi fixées, sans que je puisse y aboutir par une sorte de résistance intérieure liée au fond et à la forme, je me suis rendu compte que ce qui était développé là d’une façon personnelle au début, avec un développement philosophique ensuite, constituait en réalité, dans la réalité de mon désir profond, une partie seulement du nouvel ouvrage auquel je m’étais attelé. Je continuais donc ce dernier s’en m’en être rendu compte, et pouvais laisser ce texte sur le masculin et le féminin à l’état d’esquisse, comme une partie à développer ultérieurement, lorsque d’autres parties sur d’autres thèmes (sur le loup pour l’homme, sur l’homme face à son destin) en train d’être mis en place, se rattachant à « La question », auront été aussi élaborés.

Le chantier n’a donc pas été interrompu, il s’est ouvert, cherchant progressivement son périmètre avant que les fondations et l’élévation puissent lui conférer sa verticalité. Car, comme je l’ai écrit ailleurs (rubrique « Livres »), il est question de reconquérir de la verticalité, passant des profondeurs vers une vrai élévation, dans un mouvement continu, et donc de briser les chaînes de la surface et de la superficie, le vernis du monde et des sentiments se repaissant de superficialité.

Je me réjouis donc maintenant, après quelques doutes ces derniers mois, de développer cette nouvelle méthode, pour moi, de travail par agrégations successives [rappel d’un rapport de séminaire universitaire de mathématiques sur la reconnaissance des formes il y a bien longtemps], à la fois en élargissant et déterminant progressivement le périmètre, en creusant les fondations, et en insufflant la verticalité à laquelle j’aspire. N’est-ce pas là que l’appellation de chantier prend tout son sens ?

P.S. Si un seul legs m’est venu de mon frère de sang qui m’a par ailleurs copieusement méprisé ou ignoré, c’est celui du travail sur un chantier de construction qu’il m’a permis d’expérimenter un été.

En novembre 2018


À propos de l’écriture

5. L’inconscient

L’angoisse ou la peur, vous le savez,
sont la conséquence d’un désir refoulé
(Groddeck)

Comment parler de l’inconscient ?

Pourquoi, on le sait dès l’instant où on réalise que l’on a effectivement une part de notre pensée qui demeure inconsciente, voilée, progressivement refoulée depuis les premiers traumatismes liés à l’abandon (dès la naissance, donc, et dont témoignent les cris incroyablement anxieux qui nous caractérisent tous). Une telle pensée inconsciente demeure en général soigneusement logée dans des fantasmes ou hallucinations fusionnelles qui visent à masquer cet angoissant sentiment d’abandon que la mort réalisera définitivement, nous plongeant dans le néant. Donc, pourquoi on évite ordinairement d’en parler, ça on le sait ; et, du coup, pourquoi on pourrait en parler – cherchant une autre issue – aussi !

Mais comment ? La question de comment aborder par la parole, seul moyen concevable, et donc consciemment, avec un projet, par un travail, selon une forme particulière, et pour des destinataires singuliers ou collectifs (sachant que la prise de conscience est toujours singulière), – cette question donc de comment transmettre une parole consciente à propos de ce qui demeure inconscient reste posée. Lorsque cette tentative de mise à jour se fait par écrit, l’on ne s’attend pas de prime abord à ce que cela change grand chose à l’affaire. Parler ou écrire, on sait que cela n’est pas tout à fait pareil, mais il reste la constante de la parole, d’abord pour soi, et qu’ensuite on la transmette à ses contemporains seulement ou aussi, éventuellement, à ses descendants.

Si, comme je l’ai noté, l’inconscient est bien cette part de l’esprit humain protégée par l’angoisse de l’abandon ultime de sa présence à soi-même, dont on craint qu’il se réalise avec la mort, on postule qu’il ne peut être relevé de ses fonctions qu’à l’approche de la fin, tout comme il protège, et par analogie, du même abandon à l’origine au moyen de l’amnésie infantile. De façon amusante, on ne pourrait dire le contenu précis de cette inconscience, au mieux et selon mes calculs, qu’en remontant au « mur de Planck » de l’existence humaine, pour chacun, qui se situe par analogie avec celui de l’univers à une vingtaine d’heures après la naissance. En postulant qu’il en aille de même à la fin, pour une durée peut-être équivalente, il ne nous serait possible de traverser cet inconscient que de ce point d’origine à ce point d’arrivée. Et il ne nous serait donc possible d’en parler que par rapport à cet intervalle, ce qui n’est déjà pas rien. L’écrire reviendrait alors à demander à chacun et à chacune, maintenant et dans la suite des temps, de se l’approprier ou de le réfuter. Il y a peut-être une meilleure explication de la place de l’inconscient durant nos existences, mais elle ne nous est à ma connaissance pas encore parvenue.

Plus simplement, on peut aussi ne pas se poser la question, tant il est vrai que l’inconscient comme vécu, peut-être plus encore que comme concept, n’est de nos jours pas plus populaire qu’il ne l’était du temps de Freud, et même de celui de Socrate, ce grand maître de la maïeutique consciente destinée à dévoiler de l’inconscient avec ses interlocuteurs (le premier notamment par le legs de ses écrits, le second par oral, et merci à ses transcripteurs, Xénophon et Platon). Je ne m’essaie du reste à l’écrire qu’à la suite de ces esprits pénétrants.

*

Il ressort de ce qui précède que la psychanalyse, malgré ses bienfaits pour notre existence, ne peut dans le meilleur des cas dépasser ces bornes originaires et finales pour révéler ce que continue à nous masquer l’inconscient. Comme elle s’en approche toutefois dangereusement, la plupart de mes contemporains préfèrent ne pas s’en occuper, et ignorent purement et simplement cet inconscient. J’ai noté à ce propos ailleurs que, tant qu’on ne s’en occupe pas, ce dernier reste le gouffre sans fond qu’on dit qu’il est pour ne pas avoir à nous en occuper ! Et ailleurs encore que, comme le messager porteur d’une mauvaise nouvelle – abandons, violences – est fréquemment pris pour la nouvelle elle-même, et proscrit à ce titre, l’inconscient ne peut qu’avoir mauvaise presse dès lors qu’il porte et contient tout ce qui n’est pas désirable, en oubliant que nous l’y avons nous-mêmes précipité (j’ajoutais du reste que ce n’est certes pas l’esprit de conséquence qui nous anime le plus ordinairement, ce qui en fait une conquête d’autant plus estimable).

La parole qui permet ainsi, au-delà de la psychanalyse, d’aborder résolument et de traverser ces océans d’inconscient, et de dépasser donc la conception purement existentielle de l’origine et de la fin, c’est celle de la raison philosophique. Celle-ci implique des choix, inévitables, se rapportant à l’origine et à la fin spirituelle ou matérielle de notre trajectoire humaine. Freud ne se fait du reste que philosophe quand il donne à l’existence une finalité strictement matérielle, et l’on n’est certes plus alors dans la psychologie. Cette dernière ne peut ultimement nous aider qu’avec les retrouvailles de la véritable confiance en soi (pas le narcissisme, de nos jours si répandu !) qui aide à faire le choix proprement philosophique de la liberté de se situer en tant que spiritualiste ou en tant que matérialiste, et cela dans toutes ses conséquences.

En décembre 2018


À propos de l’écriture

6. L’inspiration

A capriccio e allegro ma non troppo

Ça paraît un peu tarte à la crème : « l’inspiration » de l’artiste, de l’auteur, de celui qui crée quel que soit son projet et son implication dans son travail. L’autre mot est lâché, le travail. On ne peut en effet se faire une idée de l’inspiration correspondant à une « œuvre » ou un ouvrage que par le travail qui l’a produit. On juge toujours sur pièce.

Du point de vue de l’auteur, qu’est-ce donc que cette fameuse inspiration ? Et qu’en est-il pour le lecteur ? Vu que, consciemment, personne n’en sait rien et ne peut en dire quoi que ce soit, on ne peut que faire appel à l’inconscient dont il était précisément question précédemment. Pour l’auteur, pour moi, la source d’inspiration est liée à mon passé, aux événements de mon passé et à leur élaboration. Tout ce qui n’est pas élaboré et qui demeure dans les limbes de mon inconscient participe aussi de cette inspiration puisque dans l’un et l’autre cas ce sont à la base des pensées latentes ou profondément enfouies qui sont à la racine de ce qui m’inspire, de façon travaillée – au sens de travail sur soi – ou de façon sauvage, sans élaboration. Que ce soit dans ce dernier cas seulement que l’on parle en général d’inspiration en dit long sur la considération attribuée à ce pénible travail sur soi que l’on cherche de toutes les manières à s’épargner. Celui-ci provient pourtant aussi toujours d’une inspiration, mais permet justement de l’élaborer. On ne voit du reste pas comment il pourrait en être autrement et comment tout ce passé, d’une façon ou d’une autre, pourrait avoir été rayé de l’existence et avoir disparu au moment où l’inspiration se manifeste.

Est-ce à dire que celle-ci ne s’abreuve qu’aux sources du passé, et que les intentions, les projets, les pensées d’avenir n’auraient pas droit de cité dans l’éphémère et subtile royaume de l’inspiration ? Si je m’en réfère au travail d’écriture, à l’acte d’écrire, au moment même où j’écris, il se passe comme un souffle qui me pousse ou m’entraîne, m’aspire vers ce qui peut sortir de plus profond de moi sans que ce moi soit conscient à ce moment-là. Ou alors il ne s’agit pas d’inspiration mais d’une sorte de travail de copiste. L’auteur qui a déjà toute son histoire en tête au moment où il se met à écrire (je pense à ce qu’en dit Agatha Christie dans ses mémoires) réalise un tel travail de transcription ; cela revient à dire que l’inspiration s’est développée dans la pensée pure, sans support, indépendamment de l’acte d’écrire, avant que ce dernier se réalise. Ce n’est pratiquement jamais le cas pour moi. Inspiration et écriture comme travail et mise en acte sont étroitement liés.

Pour en revenir à la racine de l’inspiration, que j’évoquais en distinguant le passé et l’avenir, l’ancrage dans le vécu de tout ce qui précède le présent de l’acte d’écriture versus l’ancrage (et l’encrage) dans les intentions et les projets, il me semble que l’on ne peut guère raisonnablement les opposer ainsi. Plus précisément, on ne voit pas très bien comment les projets pourraient ne pas être eux-mêmes reliés à tous les vécus et sentiments qui les ont précédés. Que les racines inconscientes de l’inspiration se réfèrent directement à la conception que l’on développe de la finalité de notre existence, cela n’empêche nullement cette dernière de dépendre tout aussi bien de la conception que l’on se fait de son origine. Cela tant il est vrai qu’origine et fin s’impliquent mutuellement, comme je l’ai exposé dans mon livre sur l’évitement de la question de la mort et le refus concomitant de la liberté qui nous caractérisent systématiquement. Mais c’est là une autre question.

En janvier 2019