Correspondance

Tumulte et bouillonnement traduisent l’énergie et transmettent la force de l’échange. Celui-ci ne se fait en eau calme qu’au prix de l’évitement, dans le miroir auto réfléchissant d’une surface sans vagues.


Correspondre se fait toujours au risque du désir ou du rejet, de l’amour ou de la haine, de l’amitié ou de l’inimitié. Le mot, on le sait par ailleurs, est polysémique. De façon bien peu intuitive, ce verbe invoque dans sa forme intransitive l’échange, la réponse, et donc les relations, mais aussi, dans sa forme transitive, la conformité. Peut-être est-ce déjà là que réside un risque à prendre lorsque, refusant de céder à la peur, l’on s’autorise à être, comme on disait fièrement au temps de ma jeunesse, non conformiste.

Un autre risque paraît être, par antonymie, celui de l’opposition systématique, là où l’on cherche plutôt activement la non correspondance. Le contraire de correspondre avec, ou correspondre à, est bien en effet de s’opposer, comme le font ceux dont la principale occupation consiste à démolir le travail ou la création des autres ; et il n’en manque pas. S’il s’agit sans doute d’une étape du développement personnel – celle qui consiste à piétiner rageusement le château de sable du voisin plutôt qu’à bâtir le sien –, on peut préférer celle qui lui succède et qui ouvre à la proposition, au projet, à la conception. La correspondance critique peut être parfaitement constructive, tout échange qui se veut tel se faisant invariablement par la critique positive. Tout est affaire de désir, de volonté et d’état d’esprit.

Le risque majeur, pourtant, qui est à vrai dire pleinement réalisé, déjà au stade du sinistre, réside dans le refus illusoire de tout risque et donc de toute correspondance, dans l’évitement et dans le silence de l’innommé. Dans le même sens que cette idée farfelue qui consiste à craindre de « tomber de haut », comme on dit du ras du sol, de là où l’on ne peut chuter puisque la chute est déjà effectuée, préférant la bassesse choisie au risque de la grandeur, croyant éviter de la douleur en se maintenant dans la peine. À ce risque du désir et du rejet s’oppose toujours celui, effectif et bien présent, du rien faire, de l’absence et de l’inexistant.

La perspective souhaitée pour cette rubrique est ainsi celle d’une telle correspondance critique, qui vise à discuter, voire à disputer, au sens d’autrefois du discours et de la discussion, en prenant tous les risques sauf celui de leur évitement. Elle concerne et concernera tant mes propres travaux que ceux d’autrui qui me tiennent à cœur, ne voyant guère dans ce cadre l’intérêt de critiquer ce qui me déplaît a priori. Étant donné que, dans l’un et l’autre cas, la publication des échanges nécessite l’accord des protagonistes, je me bornerai dans un premier temps à la lettre ouverte, qu’il s’agisse de ma lettre qui n’a pas reçu de réponse ou de celle que je pourrai décider de porter à la connaissance des lecteurs avant toute correspondance possible, usant de la liberté épistolaire de celui qui s’adresse à qui veut l’entendre.


Quelques mois après sa publication, le livre d’Emmanuel Carrère Le Royaume a fait l’objet de mon intérêt critique concernant les idées exprimées au travers de sa libre enquête. Ne sachant pas s’il a pris connaissance de ma lettre transmise à ce moment-là par l’intermédiaire de son éditeur, n’ayant quoi qu’il en soit reçu aucune réponse, pas même un accusé de réception, je publie ici sous forme de lettre ouverte ma correspondance à propos de cet ouvrage que j’ai lu avec grand plaisir et intérêt.

Lettre ouverte à Emmanuel Carrère à propos de son Royaume

La critique y est radicale et directe mais précise, argumentée et étayée, sans complaisance, comme il convient à un épistolier philosophe qui cherche à tirer du texte sa substantifique moelle. Ceux qui ont apprécié ce livre également peuvent me faire part de leur réflexion et commentaire, notamment sur ma critique, poursuivant la correspondance.

monsiteweb@jeanpierreabbet.com


Quasiment contemporain de son dernier exploit dans les airs, un passionnant essai intitulé « Changer d’altitude » a été publié il y a quelques années par l’hyperactif Bertrand Piccard, descendant comme chacun sait d’une illustre famille d’explorateurs. Ponctuant son avant-propos, l’auteur y invitait le lecteur à lui faire part de ses impressions et commentaires. Ainsi qu’il le sollicitait expressément, j’ai cru utile de donner suite à cette proposition de participer à son prochain ouvrage sous une forme assez détaillée, à la mesure m’a-t-il semblé de ses vastes et pénétrantes réflexions. Un encouragement de sa part, puis de chaleureux remerciements, n’ont certes pas outrepassé ce que je me figurais d’un échange épistolaire tel qu’on pouvait le concevoir autrefois entre explorateurs de l’âme humaine.

Lettre ouverte à Bertrand Piccard sur son livre Changer d’altitude

La poursuite d’un tel travail sur nos choix existentiels au-delà de la seule survie paraissant subordonnée à d’autres intérêts de sa part au chevet de notre planète, la publication de mon commentaire sur ce livre sous forme de lettre ouverte me paraît presque quatre ans plus tard utile et pertinente, peut-être éclairante. J’en laisse juge ceux que ce livre et ces réflexions ont également passionné.


La correspondance, passant ici par la génération, se situe entre eux, eux et moi, entre nous, et a été vécue chaque jour de notre voyage en roulotte durant ce mois de juin 21, entre ciel et mer, lacs et montagnes, sur les routes de Bella Italia. Se passe à ce stade de tout commentaire :

Bibione, pinède du campground Dune, sur l’Adriatique, entre Venise et Trieste