Tranches de vie

De façon forcément un peu schématique ici, un regard rétrospectif sur ma trajectoire et les chantiers qui y ont pris place permet de tracer, sur quatre décennies, les contours et les centres de gravité de ma vie personnelle, relationnelle, sociale et professionnelle. Ce sont quatre tranches de vie qui peuvent se résumer comme suit. Sans oublier ces dernières années, consacrées à mon actualité et à l’avenir.


Années septante (entre 15 et 25 ans) : chrysalide dans une ambiance (un peu) légère et festive
  • Première formation académique et professionnelle à l’Ecole Cantonale des Beaux-Arts et d’Art appliqué (ECBA), à Lausanne (Roger-Virgile Geiser, Werner Jeker),  concentré sur la forme du texte, la typographie (Helvetica vs Univers, Futura, Garamond, Letraset), la mise en page (Herb Lubalin) ou l’affiche (Milton Glaser). Intérêt particulier pour le marketing, la publicité et les médias (revue Stratégies), mais aussi l’histoire de l’art.
  • Divers emplois comme graphiste, toujours sur la place, généralement à temps partiel.
  • Pratique régulière, amateure et professionnelle, de la photographie (Robert Capa, René Burri, Claude Pérusset) et, un peu, de l’illustration dessinée et peinte (Michelangelo Merisi, Johannes Vermeer, Heinz Edelmann).
  • Période d’intense activité sportive dans l’athlétisme, comme sauteur en hauteur (Dick Fosbury), au niveau régional et fugacement national. Beaucoup d’investissement (Karl Neeser) et de facilité, grandement freinés par la peur de réussir. (Evocation de cette passion juvénile dans la nouvelle Les marques du recueil Trois adresses au singulier). Création et animation conjointe d’un journal de club, avec Anne-Marie Portolès, à la tonalité caustique et déjà investigatrice.
  • Nombreuses lectures attentives et travaillées (Marcel Proust, Jean-Paul Sartre, Roland Barthes) — après la Bible (nouveau et ancien testaments), les Chevaliers de la Table ronde, le Clan des sept et le Club des cinq dans mes années d’enfance, Bob Morane et Harry Dickson au tout début de l’adolescence.
  • Dégustation soutenue du bain musical (The Beatles, The Pink Floyd, tous les autres groupes, aussi Léo Ferré) des sixties et seventies, cette époque de laquelle on tient du reste encore une grande créativité artistique et sociale et une tout aussi grande confusion relationnelle et sociétale. Découverte de Bach, surtout, et de Beethoven, Mozart prenant le dessus plus tard, avec la maturité.
  •  Cinéphilie avérée (Luis Bunuel, Federico Fellini, Ingmar Bergman) que ce soit au ciné, à la télé ou à la cinémathèque (Godard et Hitch aussi, bien sûr).
  • Tout cela dans un contexte d’indécision sur l’avenir personnel et social, profondément animé de questions existentielles qui ne trouvaient pas leur formulation, demeurant largement inconscientes ; à la recherche d’une mue retardée par un passé familial compliqué.
  • Refus de la routine, opposition à l’aliénation, rejet des conventions, mais alors largement sous forme de slogans et de quelques idées reçues, celles de l’époque.

Années huitante (entre 25 et 35 ans) : mue décisive et révolution existentielle
  • Vrai grand démarrage de la créativité non contenue et d’un intense travail pour surmonter les confusions. Rencontre décisive avec la femme de ma vie.
  • Période de révolution copernicienne inversée : réalisation que mon centre du monde, celui à partir duquel je commencerai vraiment à aller vers les autres, ce serait moi, mon moi et son environnement immédiat (inconscient, surmoi, idéal du moi et autres diableries mises en lumière par Sigi Freud et éprouvées dans la catharsis thérapeutique). S’y réfère bien des années plus tard ma Théorie de la lutte finale, tentative de traduction éditoriale de dix tableaux originalement animés dans un diaporama (ppsx). Fin progressive de la projection sur le monde et les autres et début de la prise en compte du monde et d’autrui bien réels.
  • Première tranche intensive de travail psychothérapeutique, pratique et théorique, comprenant des réalisations décisives sur mon vécu véritable, hors de la galerie des glaces relationnelle et des fantasmes de la sociabilité convenue et protectrice, bientôt complétée et appliquée à ma découverte de l’univers de la psychose et de l’autisme avec des jeunes gens qui m’en ont appris beaucoup sur leur vécu, et donc sur le mien. Cette dernière découverte chez une extraordinaire aventurière et exploratrice de l’inconscient, Claire-Lise Grandpierre, dans sa structure originale inspirée des Lieux de vie de Maud Mannoni, au milieu de la campagne vaudoise.
  • Suite des lectures et critiques, alors de Socrate (Platon, Xénophon) et de Freud de façon intensive et extensive.
  • Ecriture de nombreux poèmes et transcription de nombreux rêves (déjà commencées à la fin des années 70), vécues comme exutoires et comme tremplins vers autre chose que je ne parvenais pas encore à formuler. Premières versions manuscrites et dactylographiées de Cinq histoires à la première personne, publiées vingt ans plus tard.
  • Activité cinématographique amateure, comme réalisateur et acteur, avec Henri Briant, André Giorla et Jean-Marc Froehlich, puis Olivier Maggioni, sur des moyens et longs métrages développant une critique psychologique, sociale et politique enthousiaste (en couleur et en noir et blanc, formats super 8 et 16 mm). Présentations publiques au « Cinématographe » de la Cinémathèque suisse.
  • Seconde formation académique et professionnelle à l’université de Lausanne, en choisissant un peu par défaut la sociologie et l’anthropologie (Marc Augé, Giovanni Busino) (fin des années 70, des cours comme auditeur en lettre et en philo-théologie n’avaient pas vraiment emporté ma conviction). Stupeur devant la recherche de compréhension du monde en s’oubliant et en oubliant qui en parle – ah! « l’objectivité », j’en étais déjà revenu avant d’y être allé, et y suis pourtant retourné un temps (comme assistant et enseignant). Ainsi que pour ma première formation, c’est l’aspect métier et ses débouchés qui était au fond la motivation (épistémologie, méthodologie et techniques d’enquête – Jean-Paul Gonvers – et d’analyse mathématique et statistique pour la pratique de la recherche empirique).
  • Travail d’enseignant, sportif et surtout scolaire, avec une vraie passion pour la transmission aux élèves, originale et créative (y compris avec long métrage ciné et enquêtes sur le terrain), et débuts comme chercheur professionnel sur les questions liées à la jeunesse dans les domaines de l’éducation (Roger Saugy) et de la santé des jeunes (Richard Müller, Gérald Béroud, Markus Spinatsch).

Années nonante (entre 35 et 45 ans) : découverte de la place professionnelle et familiale, avec la joie de la paternité
  • L’immersion et l’action dans le travail et la famille succèdent aux périodes d’études, à la drague et aux amitiés complices. Après la formation, les travaux pratiques.
  • Conjugaison de divers emplois simultanés, dans la recherche sur les modes de vie et la santé des jeunes, d’abord, puis dans la conception et mise en oeuvre de dispositifs de politique publique destinés à des populations défavorisées, ainsi que dans l’enseignement universitaire à différents niveaux. Ces investissements professionnels croisés permettent une meilleure compréhension du monde et de ses perspectives, favorisant aussi un recul salutaire face aux divers milieux de l’emploi.
  • En fin de décennie, début professionnel de mes recherches en éducation et de la mise sur pied d’un cadre de travail qui leur soit notamment favorable, en équilibre instable entre recherche appliquée et mises en oeuvre effectives. Liens entre les mondes des chercheurs, des praticiens et des politiques (au milieu – mais un peu en marge tout de même, et en y veillant – de leur administration : toujours sur le fil du rasoir).
  • Vie affective, intellectuelle et matérielle commune dans le cadre du couple, avec mon épouse, et de celui de la famille, de notre famille, la nouvelle, celle qui ouvre à l’avenir. Naissance de notre fille, d’abord, au mitan de ces années, puis de notre fils (à l’orée de la « tranche » suivante) : découvertes, remémorations et émotions exceptionnelles. Oui, on adopte bien ses enfants, y compris quand on partage le même sang !
  • Deuxième période de travail psychothérapeutique, dans le contexte de ma paternité et de l’ajustement de ma place au cours des générations et pour celles qui viennent, à commencer par mes enfants précisément. Entre passé et avenir, une vraie appropriation du présent ; et le désencombrement maximum des traces névrotiques et psychotiques inconscientes de l’ancienne famille (car aller répétant que nul n’est parfait, que ça arrive dans les meilleures familles, ou qu’il faut s’accepter comme on est, d’accord, mais en rester là paraît tout de même un peu léger – sans parler des zombies allant sur l’air de « tout va très bien madame la marquise »).
  • Monde et environnement apparaissent à cette époque très compliqués, mais cette complexité a ses défis et ses enthousiasmes. Réalisation qu’il faudra traverser toute cette épaisseur pour trouver, peut-être, la simplicité.

Années deux mille (entre 45 et 55 ans) : naissance, mort, écriture
  • Recherche en éducation, gestion stratégique et administrative d’un cadre de travail au service de cette recherche pour les praticiens et les politiques – qui s’y intéressent moins souvent qu’à leur tour ! –, voilà de quoi occuper un temps plein, mais professionnel seulement.
  • Le plus important continue à se situer sur les plans affectifs, intimes et familiaux, avec tout spécialement la naissance de notre fils et, au milieu de la décennie, la mort de mon père dans des circonstances dramatiques. Ce passage des générations réactive et développe une prise de conscience : la réalisation existentielle du temps qui reste pour oeuvrer – préoccupation jamais complètement perdue de vue, mais souvent écartée – devient très présente. Les liens entre passé et avenir, entre histoire familiale et projet de vie, entre matérialisme et spiritualisme, sont notamment abordés dans Ma mère, Dieu, mon père, l’innommable et moi, court essai biographique écrit plus récemment.
  • Troisième tranche de psychothérapie, avec mon épouse cette fois. Travail passionnant et décisif pour sortir définitivement des restes de fantasmes plus ou moins fusionnels et des conflits afférents (la fusion sans les conflits, c’est la coexistence végétative, et donc la mort ; mais la dominance des conflits traduit la recherche de « défusionnement », preuve que l’on y est encore ) : on peut parfaitement être en désaccord sur des aspects de la vie, même importants, et s’aimer profondément, hors de toute dépendance affective ; mais c’est du boulot ! Le résultat, au risque de la vérité des sentiments, est à la hauteur de l’aventure. Au-delà donc de ce que j’évoque avec Quatre couples sans barreur, invitation au théâtre de couple avec ses actes et scènes de conjugalités ordinaires, qui traduit les luttes précédentes et celles observées dans quelques couples autour de moi.
  • Le sens de l’existence, de la naissance et de la mort vient clairement en avant-plan, par un retour aux fulgurances lumineuses de l’enfance et de l’adolescence, et correspond au travail de réflexion et d’écriture qui soutient sa recherche.
  • Début des publications grâce à internet – cet outil qui permet à chacun de s’exprimer sans barrières mais au risque de banaliser ou d’ignorer tout ce qui en résulte – et hors des sérails culturels ou professionnels. Belle rencontre par ce moyen avec une illustratrice, Isabelle Desternes, pour un conte publié en commun (Qui a volé le sapin de Noël ?).
  • La fin de cette décennie est même une période d’intense activité d’écriture. Retrouvaille des plaisirs de l’amitié soutenue par l’échange épistolaire débouchant sur la publication (« We were talking… » – Les Beatles en héritage), avec Daniel Stoecklin, tout en écrivant ce qui peut être considéré comme le livre vers lequel convergeait tout ce qui a précédé et à partir duquel s’est développé tout ce qui a suivi : Une fin ou l’autre, enquête sur une question ouverte. Il devient de moins en moins temps de se distraire avec des broutilles !

Et depuis : « vers ce qui vient »

  • Selon ce beau titre qu’un ancien condisciple avait donné à son livre, il y a maintenant quelques décennies, je travaille depuis la dernière à développer mes thèmes de prédilection, ceux qui me paraissent les plus importants à propos du sens de l’existence, en variant la portée et la forme de mes écrits, continuant à m’éditer moi-même suite aux refus de nombreux éditeurs pour le roman et l’essai proposés ces dernières années.
  • Un tel travail m’offre un gué tout trouvé pour sentir et comprendre la mort de ma mère, puis l’année suivante celle de mon alter ego de vingt ans, Henri Briant, inaugurant très sérieusement la mort des pairs après celle des pères.
  • La fin du parcours professionnel correspond à une nouvelle existence où le désir peut prendre toute sa place, désir de connaissance, de témoignages et de diffusion de mes diverses explorations et enquêtes s’entend. La création de ce site web, où je m’exprime librement, en témoigne en particulier aujourd’hui. Qu’en sera-t-il demain ?
  • Retrouvailles récentes avec la joie des pratiques sportives saisonnières d’une certaine intensité : ski de fond, ski alpin, marche en plaine et surtout en montagne, natation, course et gymnastique, ainsi que rame estivale sur un lac de montagne. Que demander de plus ?
  • Bien sûr les moments intenses partagés avec mon épouse, la rencontre la plus importante, délicieuse et décisive, et avec mes enfants, mes amis, mes proches ! Mais l’écriture et le sport occupent effectivement le plus clair de mon temps, celui qui me sépare de la mort, cet épouvantail dressé au bout de la route qui a pour moi cessé d’en être un (voir mon livre à ce propos).
  • Mon existence se déroule désormais sous les auspices de projets inspirés par l’exemple de l’excursionniste qui prépare soigneusement sa descente après son ascension ; ou par celui du guet qui crie les heures à la population ou l’avertit des incendies (j’en ai fait une fois l’expérience du haut de la cathédrale de Lausanne, pendant mes études, grâce à Olivier Freeman, mais à l’époque pour les heures seulement !).

A suivre donc…