Leçon d’ « En thérapie » (II)

À une époque où ce que l’on hésite à appeler encore une « pensée » est formatée par l’auto congratulation en chapelles et la vindicte sur celles d’à côté, ainsi que par la superficialité de la « réflexion » et le recours aux omniprésentes punchlines, certains aspects remarquables des épisodes de cette inespérée série télévisée me semblent pouvoir encore être relevés.

Tout d’abord, précisément à propos de pensée, sortant de la permanente projection sur le monde extérieur avec son incessant activisme et organisationisme, dans ces séances on pense. On pense et l’on s’exprime de façon soutenue, impliquée, concernée et concernante, avec la volonté du parler vrai, partant de soi et de ses sentiments, loin du bavardage complaisant qui anime l’espace social et les rencontres plus ou moins mondaines ou populistes, qu’elles soient privées ou publiques. Quel bien ça fait quand on s’interroge avec une véritable parole; quand un moi attentif observe ce « ça » pour tenter de se comprendre dans toute sa profonde et vibrante humanité, le partageant avec un interlocuteur vraiment concerné ! D’une façon purement externe il est tellement simple de caricaturer ces précieux moments, de les rabaisser en les raillant, de les jeter au loin pour s’en défendre, comme cela s’entend particulièrement dans les présentes années folles du triomphe des écrans de tous acabits, et l’on sait la polysémie du mot écran (n’ont à l’évidence pas manqué non plus d’autres de ces sortes d’années avant celles-ci, avec leurs caractéristiques propres).

Entrant dans le contenu des séances, je veux parler ensuite de la permanence, ou quasi permanence, des situations dans lesquelles les deux principaux pivots de l’analyse sont à l’œuvre. Le premier concerne la résistance contre le retour de pensées et de sentiments jugés insupportables et refoulés pour cette raison même. Le second à trait au transfert régulier sur la surface réfléchissante de l’analyste, transfert en rapport précisément avec ces résistances. Celui-ci est parfois positif, cherchant à se faire de la personne de l’analyste un allié plus ou moins complaisant, ou alors un modèle, mais il est le plus souvent négatif, l’utilisant comme repoussoir quand il approche dangereusement le conflit à éviter. Il s’agit dans ces situations de se protéger de son vécu antérieur, celui pour lequel on consulte souvent sans le savoir, concentré sur d’autres souffrances, malaises ou difficultés plus actuels.

Dans les épisodes récurrents de la série où reviennent les mêmes patients, on voit cette résistance et ce transfert opérer à ciel ouvert, et cette (quasi) permanence explique la sensation de plénitude de chacune des séances pourtant courtes par rapport aux plus longues hésitations qui font le pain quotidien des traitements véritables, ce qui ne serait guère télégénique. Cela est rendu possible par la brillante précision d’écriture des scénarios et des dialogues, mais aussi par la superbe sobriété et intensité de la réalisation.

Il me semble encore important de souligner le fait qu’il est question de thérapie – dans la série états-unienne de traitement (*) – plutôt que d’analyse ou de psychanalyse. Cela pour ne pas rester dans la distance et le fantasme d’objectivation d’un travail qui ne peut véritablement démarrer et progresser que sur une prise de conscience, celle de la réalité des souffrances et des épreuves rencontrées personnellement, soit simplement dit de sa maladie que l’on se met ainsi en mesure de soigner. Ceux qui prétendent « faire une psychanalyse » en restent généralement à une approche intellectuelle et donc défensive de ce dont il s’agit, comme il est ensuite facile de le constater dès qu’on approche de près la vérité des sentiments les plus profonds.

On notera à ce propos que ceux qui se destine à en faire profession passent normalement par une analyse didactique. J’insiste pourtant sur le fait que cette dernière ne peut que compléter une thérapie personnelle approfondie, sans quoi ceux qui exercent en sous-estimant ce travail de longue haleine sur leurs propres souffrances et épreuves, c’est-à-dire qui s’en tiennent à distance, ne peuvent dans le meilleur des cas qu’aider superficiellement. Il peuvent aussi réagir par de douloureux et malencontreux contre-transferts négatifs qui existent aussi, et qui sont la véritable peste du genre, ne permettant pas une alliance thérapeutique positive, et conduisant fréquemment, comme on peut le comprendre, à une interruption prématurée du traitement.

Pour en revenir à la série, il n’est par ailleurs guère difficile d’imaginer que les principaux protagonistes sont eux-mêmes des familiers de la pratique de la psychothérapie psychanalytique, comme l’on sait que c’est le cas des créateurs et réalisateurs de la série française, et aussi de l’acteur principal, le remarquable Frédéric Pierrot. C’est surtout le fait qu’une telle œuvre soit réalisée dans le contexte actuel d’appauvrissement de la pensée qui m’apparaît le plus réjouissant et le plus encourageant pour les nouvelles générations.


(*) Appellation qui peut toutefois conduire au malentendu consistant à se considérer comme objet d’un traitement, ainsi qu’il en va la plupart du temps avec la médecine uniquement somatique, plutôt que comme analysant (« thérapeutisant » ne serait guère élégant), soit celui qui fait véritablement le travail.