Une évidente méritocratie

On vante de nos jours la méritocratie, et donc le mérite, comme une valeur qui ne ferait pas débat puisque l’on s’y réfère comme à quelque chose qui paraît évident. On l’entend souvent: les femmes « méritent » un salaire égal à celui des hommes, les électeurs « méritent » les meilleurs élus, les riches « méritent » ce qu’ils gagnent ce qui n’empêche pas les pauvres de « mériter » un meilleur sort. On pourrait simplement parler dans ces cas de justice, mais on préfère souvent cette référence à la méritocratie. Les exemples sont si nombreux et dans tant de situations (de mérite ou de manque de mérite aussi bien) qu’en dresser la liste serait interminable. Au reste chacun et chacune qui le lit ou l’entend quotidiennement voit plus ou moins bien de quoi il est question sans aller chercher plus loin.

Une telle « évidence » ne se trouve pas seulement très fréquente dans l’usage courant, ce qui peut se comprendre, mais aussi dans les textes et les discours de ceux qui font profession de chercher, en particulier dans le champ des sciences humaines et sociales, ce qui peut apparaître comme plus surprenant. Dans ces milieux où l’on aime à manier le concept, plus ou moins clair et plus ou moins défini, là aussi l’usage courant l’emporte trop souvent quand il serait de mauvais ton ou compliqué de le remettre en cause, de peur d’apparaître, suprême insulte, pour un naïf qui ne sait pas de quoi il parle. Donc là aussi on baigne très souvent dans la « méritocratie », même pour en critiquer le fonctionnement et les effets pervers (absence de prise en compte du contexte de vie des personnes), sans définir exactement ce qu’il en est.

J’ai eu l’occasion d’évoquer quelques fois la fallacieuse évidence de cette notion, en particulier dans la situation caractéristique où c’est celui qui tient le couteau par le manche qui dit qui est méritant ou pas, celui qui mérite une augmentation de salaire ou une meilleure situation, ou non. J’ai aussi précisé que la méritocratie paraissait une valeur refuge de la capacité personnelle par le fait qu’elle s’oppose à ce que l’on condamne volontiers, soit le principe de l’héritage. Ce dernier apparaissant par définition injuste et « immérité », ce que l’on accorde bien volontiers, on se dispense de préciser l’autre terme de l’alternative, qui tombe sous le sens par opposition au précédent (comme il en va du fameux « bon sens »). Il n’est quasiment jamais question de savoir comment on définit ce fameux mérite, dans l’intérêt de qui (à qui profite le crime), et comment on l’administre en toute transparence. Pour ma part, que par exemple le salaire au mérite soit fixé par le seul patron suffit à me le rendre suspect. Ne demande-t-on pas par là à l’employé qu’il réalise les attentes dudit patron, qui espère toujours plus et mieux, et c’est cela qui serait « méritant » ? Mais qu’est-ce que le mérite vient faire là ?! Par la même occasion, on peut cependant déjà apercevoir pourquoi on utilise volontiers cette notion sans trop la préciser, sans se demander ce qu’elle recouvre vraiment lorsqu’elle sert des intérêts dont on n’aime pas trop parler non plus.

Pour la comprendre et comprendre comment elle fonctionne, en remontant à son origine comme il est toujours indiqué de le faire, il paraît bienvenu de séparer ce que l’on s’attribue à soi-même de ce que les autres nous attribuent, ou dont nous attendons qu’ils le fassent. S’attribuer un mérite personnel étant généralement plutôt mal vu, le fait que ce soit les autres qui procèdent ainsi, ou qu’on le leur concède, voire qu’on le sollicite, paraît le justifier sans même devoir comprendre ce qu’il recouvre exactement. Étant donné que notre vie en société baigne dans la dépendance à l’autorité, là où nous n’avons « pas le choix », qui est de toutes les façons contrainte, et qui se conçoit donc comme assujettie plutôt que comme portée par un sujet, être reconnu au moins « méritant » nous fournit une gratification bienvenue de la part de ceux dont nous dépendons. C’est bien un besoin de reconnaissance par autrui qui se loge au fond de cette qualification et de son acceptation sans discussion.

En tant qu’adultes, elle procède en réalité d’un choix, conscient ou non, un choix régressif de vie dans cette dépendance, avec un infantilisme concomitant qui ramène beaucoup de choses au fait d’être « méritant » face à une autorité qui nous est supérieure et qui nous distingue ainsi. On trouve là des punitions (pour les actions que l’on condamne) ou des gratifications (pour celles que l’on valorise) de la part des autorités privées ou publiques, du patron ou du président, de Dieu ou de la Nature; à l’origine bien évidemment de ceux que l’on appelle de nos jours dans l’espace public et entre adultes, avec la même complaisance régressive, nos papas et nos mamans. Les mêmes qui nous disaient que l’on avait bien mérité ce cadeau ou cette punition, ce que l’on s’est bien gardé, depuis, de remettre en cause et qui explique que la méritocratie fonctionne « toute seule », sans avoir besoin d’être discutée. Se faire décerner un certificat de personne méritante suppose du reste une condescendance infantilisante que celui qui excelle en quelque chose jugera normalement dégradante (sauf si elle provient de ses parents bien entendu), ce qui indique en soi la voie de son origine.

Si l’on est généralement content de mériter quelque chose, cela semble donc suffire à nous dispenser de savoir ce que cela recouvre précisément, quittant la dépendance à l’héritage pour la dépendance à ceux qui nous disent en quoi nous sommes, ou pas, méritants; en quoi l’on nous considère plus ou moins bons ou mauvais, satisfaisants ou insatisfaisants, acceptables ou inacceptables, par un jugement auquel on se soumets la plupart du temps bien gentiment et passivement comme il convient. Ayant souvent eu l’occasion de les mettre en évidence ici, les voies de la fixation ou de la régression infantiles sont hélas innombrables, généralement innommables.