Plus tenu à rien

Je sais que ça sonne ou bien insouciant, du genre de celui qui ne se préoccupe pas de ses congénères, ou alors plutôt prétentieux, tirant vers la suffisance, mais je ne me sens plus tenu à rien. C’est parfaitement clair et ça fait un bien fou.

Pour moi, cela a été un incontestable progrès. Éprouver la plénitude de ce sentiment de détachement complet, le plus complet possible, a si longtemps représenté à mes propres yeux un exercice incroyablement difficile que j’ai cru ne jamais pouvoir y arriver. J’ai tellement longtemps été profondément scrupuleux concernant ce que je « devais » à autrui, pour me masquer l’ignorance ou le mépris dont j’étais trop souvent l’objet, parfois l’objet du plus banal des désintérêts ou d’une distance plus ou moins affectée, que je préférais prendre sur moi ce que je n’osais me dire des autres et de leur façon de faire. Ces périodes ont correspondu à un charge souvent écrasante.

Ou il me fallait régler des comptes, ou je devais fournir une aide, jamais suffisante (on me le faisait sentir, ou remarquer), quand je ne me faisais pas un devoir de prendre émotionnellement et intellectuellement en charge ceux qui ne s’interrogent sur rien puisque ce rien ne les concerne pas, pas plus que ne les intéressait ma personne. Butant sur ce manque, je me fabriquais le poids exorbitant consistant à devoir le renverser pour qu’il n’existe plus, ne supportant pas l’idée de vivre avec. Heureusement, ce temps là est révolu, au-delà de toute colère et de toute haine, avec la tristesse qui lui fait écho et qui, elle, demeure inévitablement. Cela a été pour moi une vraie révolution, une reconquête de ma liberté, toute place faite au désir.

Je ne me suis pas même senti tenu de l’écrire ici, ni du reste d’écrire quoi que ce soit d’autre, c’est vous dire !

Qu’un tel sentiment de devoir soit par ailleurs si répandu chez les gens scrupuleux ne perturbe évidemment pas le moins du monde ceux qui, dès le départ, ont bénéficié d’applaudissements complaisants chaque fois qu’ils levaient le pied gauche et qui, depuis, recherchent encore et toujours de telles marques d’attention comme si elles allaient de soi. Mais on retombe là chez ceux qui pratiquent le plus couramment ignorance, mépris, ou banal désintérêt pour autrui.