L’écume des nuits

Terminant l’exploration détaillée et révélatrice, jubilatoire même, d’un de mes rêves, je suis comme à chaque fois étonné et incrédule par rapport au dédain dont ceux-ci font en général l’objet. Cette seule lanterne dont nous disposons pour éclairer nos nuits, avec sa petite lueur qui est comme la lumière physique au milieu de la matière noire cosmique, pourquoi au moins ne pas chercher à s’en emparer résolument afin d’élargir la connaissance de soi ? Partant du constat de notre origine enveloppée dans une profonde amnésie, ignorants des raisons de notre sommeil quotidien, nous disposons toutefois grâce à nos rêves d’une percée importante pour comprendre la continuité psychique entre pensées nocturnes et pensées et activités diurnes. Nous faisons cependant la plupart du temps comme si, par comparaison, la découverte de la relativité en physique qui est contemporaine de celle de la psychologie du rêve, il y a maintenant plus d’un siècle, n’avait de son côté pas été reconnue et utilisée pour toutes sortes d’applications qui influencent directement nos vies. Plutôt étrange, non ?

Si je trouve même cela proprement stupéfiant, c’est bien sûr parce que l’intérêt que j’y porte m’en fait découvrir les plus grands bénéfices. Ceux-ci concernent principalement l’élargissement de mon champ de conscience et visent, surtout, à me porter mieux, comme pour tous ceux qui en ont fait l’expérience. Je me dois alors de préciser que ce n’est pas par hasard si ce dernier rêve aborde, au travers des diverses péripéties de mon parcours récent et ancien qui s’y réfère, la question très concrète de la Hilflosigkeit dont je parlais ici-même il y a peu. Et voilà que, du coup, je commence à deviner en filigrane ce qui se cache derrière ma stupéfaction. Apparaît également évidente la différence avec la relativité (restreinte ou générale), qui peut infléchir le cours de nos existence à notre insu, restant aux mains des savants, alors que pour cette exploration de nos pensées nous ne pouvons nous dispenser, même avec l’aide d’autrui, d’y aller de notre propre implication.

Quand on pense pourtant aux divers gaspillages en temps et énergie que l’on consent à tant de choses proprement insignifiantes – et dépassant la rationalisation selon laquelle on n’en aurait alors plus pour un tel travail de réflexion concernant sa propre existence, il n’est pas trop difficile de voir que c’est précisément parce que cette réflexion porterait sur des sentiments et représentations d’une empreinte fondamentalement scabreuse, jugée insupportable, chargée des conflits dont l’existence n’épargne personne, que l’on renonce avant même d’avoir essayé de s’y intéresser. L’on comprend aussi que la fameuse voie royale vers l’inconscient dont parlait son défricheur est précisément celle que l’on ne voudrait pour rien au monde emprunter puisqu’elle conduit directement à ce que nous préférons continuer à ignorer, en toute inconscience bien entendu. Ce qui facilite une telle option, il faut le relever, c’est que l’on a pris soin depuis un certain temps de refermer à peu près complètement ce chapitre de la connaissance décidément bien incongru avec son implication personnelle, attendant que d’autres nous fournissent la solution à ces difficultés à notre place, comme il en va pour la relativité. Cela principalement en nous débarrassant des manifestations les plus pénibles ou gênantes grâce à des molécules qui permettent de nous dispenser de nous interroger personnellement (*). Dans le meilleur des cas on s’occupera de la racine du mal une autre fois, même si on peut parier que l’on ne trouvera au bout du compte jamais le temps ou l’énergie requise pour cela.

L’on en revient dès lors à ce constat que l’on ne peut s’intéresser vraiment et profondément à ce qui nous concerne qu’en admettant tout aussi vraiment et profondément les souffrances et les douleurs qui président à sa propre existence, comme à toute existence. Il s’agit du reste là du moteur même pour commencer à y travailler, sans quoi l’on ne voit aucune raison de le faire (**). De façon typique, celui qui refuse ostensiblement et par avance de s’y plonger, affirmant avec plus ou moins de morgue et de désintérêt pour autrui que, en ce qui le concerne, « tout va (plutôt) très bien madame la marquise », ou qui se contente pour l’essentiel de se plaindre des misères de la vie pour qu’on le plaigne, comme cela est si courant, celui-là choisit de rester sur la crête des crêtes de l’écume des jours, attendant que ça passe. Il ignore d’autant plus volontiers l’écume de ses nuits, dont la figure des rêves nous incite pourtant à y piquer résolument une tête. Tout bien considéré, il n’y a à vrai dire dans ce retrait aucune surprise ni rien de vraiment étrange.


(*) Je sais qu’il est de bon ton de prétendre que ces moyens ne sont pas contradictoires mais complémentaires, usant et abusant complaisamment d’un jeu de vases communicants qui attribue souvent et durablement à la survie ce que l’on soustrait à la vie.

(**) Ceux qui prétendent s’intéresser aux arcanes de l’âme humaine par pure curiosité intellectuelle s’enlèvent eux-mêmes tout crédit puisque leurs constructions ne résolvent fondamentalement rien pour personne, à commencer par eux-mêmes, et n’aident donc pas à vivre mieux.