La Cariatide bouge-t-elle encore ?

(À scander d’un ton enlevé, façon tribun du XIXe)

Camarades lecteurs,

On marque ce printemps le cent cinquantenaire de la Commune de Paris, commémorée avec discrétion par nos voisins français pendant qu’ils hésitent par ailleurs avec un zeste de pudeur à mettre toute l’emphase souhaitée aux célébrations du bicentenaire de la mort du Boucher-conquérant Napoléon Ier. D’autres voisins européens ne se poseraient pas même la question de célébrer ou non leur Grande armée et leur général en chef avec la plus insultante fierté pour les peuples envahis et massacrés, même si l’on entend parfois tout aussi bien certains invoquer sans vergogne les infrastructures et autres institutions que l’on utilise encore pour essayer de justifier un tantinet les carrières et les diverses réalisations d’un Benito Ier et d’un Adolf du même numéro dans leur propre pays. Peut-être suffit-il de laisser passer encore un bon siècle pour voir tout cela rentrer dans l’ordre et envelopper soigneusement ces événements dans un drapeau dont le sang, le pure et l’impure, aura entre-temps séché.

Pour en revenir au propos, cette tranche de l’histoire française à l’articulation entre second empire et troisième république (je ne mets personnellement pas de majuscules dans ce genre de cas) est des plus édifiante sur les forces et les passions des uns et des autres qui bien évidemment nous animent toujours aujourd’hui. Il se trouve que cet épisode si révélateur de la Commune, que je ne découvre en profondeur qu’à cette occasion, nous a été narré de la plus précise des façons par un historien qu’il est de bon ton, chez les « honnêtes gens » comme ils se nommaient autrefois eux-mêmes et comme il le rappelle lui-même, de prendre de haut. J’ai nommé Henri Guillemin. Ces gens rabaissants sont comme souvent ceux qui n’ont rien à nous dire sur notre commune humanité, se contentant de nous raconter des histoires pour nous endormir dans les formulations plus ou moins officielles des dominants.

Quand je dis précisément, c’est bien le cas de le dire. Dans une série dense et intense de treize exposés de trente minutes (*) qui sont présentés d’un souffle, dans une sobriété vibrante, et avec une vivacité de mémoire et une profusion de citation des sources à laquelle nous ne sommes plus accoutumés, nous retrouvons tout ce que la Cariatide dont parlait Victor Hugo, ainsi que l’auteur nous le remet en mémoire, a subi à cette occasion dans la plus grande dignité face aux multiples trahisons des « gens de bien », c’est-à-dire de ceux qui en avaient, des possédants, et qui ont alors tout fait pour garder leurs privilèges, à n’importe quel prix, y compris par le massacre le plus éhonté dans cette guerre civile se déroulant sous les yeux médusés de l’occupant prussien et avec sa passive bénédiction. Un vrai sommet de cynisme fratricide que la plupart des grands dictateurs ne réalisent généralement que dans leurs rêves les plus fous avec leur propre peuple.

Qu’il suffise ici de préciser que ces exposés tenus entre avril et octobre 1971 ont été généreusement hébergés à l’occasion du centenaire de la Commune par la télévision suisse romande de mon adolescence (je ne m’étais pas vraiment intéressé à cet homme austère au débit rapide qui m’avait alors paru plutôt rébarbatif), pendant que l’organisation de radio et télévision française de la cinquième république leur avait dénié tout droit à l’antenne. Pour une fois, car ce coin de pays a évidemment aussi ses bassesses, j’en suis à vrai dire plutôt fier et ne peut que recommander cette écoute passionnante de la voix du peuple – qui commence par un direct et fraternel « Salut! » – de la plus brûlante actualité malgré les nombreux contre-feux allumés de nos jours sur toutes sortes de thèmes révélateurs de ce à quoi nous attachons de l’importance. Ces thèmes actuels sont en effet souvent si éloignés des rapports de force et d’exploitation les plus inégalitaires qui conduisent aux vrais massacres (pas ceux des médias sociaux) et à la dissémination de la mort, que l’on peut se demander sérieusement à quoi l’on joue en Occident contemporain.


(*) Si cela paraît long, il suffit de songer aux X heures passées devant Y saisons de séries où l’on peut trouver copieusement à boire et à manger, parfois de bonnes choses il est vrai.