Populisme et fabrication du monde

Les élections états-uniennes (*) actuelles font pour certains apparaître au grand jour une manifestation clairement pathologique du rapport à autrui, ici les concitoyens. J’évoquais récemment les dirigeants populistes de tous poils, ceux qui exhibent leurs tendances dictatoriales avec l’appui d’une majorité ou d’une forte minorité, en considérant qu’ils montraient par là leur profonde ignorance des leçons de l’histoire, qu’il s’agisse de la leur ou de celle du monde dans lequel ils vivent. C’est cette ignorance en effet qui leur permet de se « fabriquer » un monde à leur convenance, écartant tout ce qui vient contredire cette vision unilatérale.

Avec l’exemple de la situation actuelle, je n’insiste pas sur les symptômes d’une telle mythomanie, qui tous peuvent se ramener peu ou prou au fait de croire qu’il suffit de vociférer assez longtemps « l’élection est truquée! », concernant certains types de votes tout au moins, pour que cela soit censé devenir une réalité. L’on a bien compris que cela était préparé depuis quelques temps déjà, avec la bénédiction d’un virus que le président actuel a traité avec le plus grand mépris, le même que celui pour ses concitoyens, suivi en cela avec fracas par ses troupes. Il était évident en effet que ces dernières allaient voter en masse sans précautions le jour J, alors que les opposants, se protégeant au contraire en tenant compte du fait avéré de la pandémie, voteraient plus nombreux à l’avance ou par poste puisque cela est admis par les lois régissant cette élection. Tenant compte d’un mode de dépouillement qui traite les votes du jour avant les votes anticipés, il suffit donc, au fil du dépouillement qui amenuise logiquement son avance (ce qui n’est dit « bizarre » que pour tenter d’égarer les distraits), de rappeler le discrédit jeté sur ces votes anticipés, sur le mode « je vous l’avais dit! », pour exiger ensuite que ceux-ci ne soient pas décomptés ou soient annulés.

Menacer en outre de troubles et de violences avec une si insupportable injustice – un « tenez-vous prêts! » à l’adresse de brigades extrémistes – et laisser entendre que le résultat ne sera pas accepté s’il ne m’est pas favorable – « on nous, on me vole cette élection! » –, aboutit à un fascisme auquel on ne s’habitue que trop facilement, la mémoire toujours un peu courte. Il en a pourtant été ainsi lors d’une histoire pas si ancienne, celle de l’accession au pouvoir en Allemagne de vociférateurs de même trempe, avec les mêmes bataillons armés jusqu’aux dents et la même foule de suiveurs plus ou moins agressifs ou résignés. Ceux-ci également étaient évidemment les victimes d’une injustice, et le peuple avec eux, mais leurs milices allaient changer cela avec quelques épisodes plus ou moins isolés au début (incendies, brutalités de toutes sortes, meurtres bien ciblés pour impressionner), qui n’allaient que s’amplifier par la suite en corsetant toute la nation jusqu’au carnage que l’on connaît. Espérons que, à l’heure où j’écris ces lignes, on puisse y couper court assez tôt cette fois-ci, en dépit de manifestations identiques jusqu’aux meurtres impunis, ceux de Noirs par des policiers blancs, traduisant un racisme endémique sévissant dans les deux cas.

Pour comprendre ce qui fonde de telles situations sur l’avant-scène, il est clairement indiqué de s’intéresser à ce qui se trame dans les coulisses, ce que les symptômes sont tout à la fois destinés à masquer tout en ne manquant jamais de le révéler à l’observateur attentif.

Crier à l’injustice et fomenter des troubles, cela ne vous rappelle rien ? Avec un petit effort de mémoire, tous les parents se souviennent que leurs enfants, à un certain âge, à partir de deux à trois ans, parfois avant, à la période du « non » et de l’opposition systématique, ne sont jamais satisfaits du traitement qu’on leur réserve, leur moi narcissique en plein développement n’étant jamais suffisamment gratifié. Ils sont dès lors prêts à toutes les perturbations possibles et imaginables pour déranger ceux qui s’opposent à leurs envies, cherchant leur attention puis leur exaspération : refus de tout ce qui est proposé par autrui, cris rapidement insupportables, piétinements pleins de rage, déprédations à toute occasion. Ces manifestations visent à prendre cet autrui à témoin de tant de terribles injustices, en soulignant le fait qu’une violence en retour d’adultes déboussolés peut créer de la terreur en écrasant une telle révolte, pourtant constitutive de chaque individu à cet âge-là (**). Constat tout aussi dommageable, ces crises se produisent très souvent en parallèle à l’activation d’angoisse, puisque l’on ne manifeste pas ainsi sans risque non seulement de violences en retour mais proprement de rejet et de possible abandon. Cela peut bien entendu durablement impressionner, les parents, l’enfant, et aussi l’entourage. Normalement pas durant quatre ans, puisque « His Majesty the Baby » ne règne en principe pas sur ce mode aussi longtemps, mais suffisamment pour en être sérieusement affecté.

Et puis, un jour, trop progressivement à notre goût mais à notre grand soulagement, le supplice prend fin lorsque survient le stade de développement suivant, celui de la rencontre de l’autre détaché de soi, le différent, que l’on désire en devant personnellement affronter et dépasser qui pourrait s’y opposer, se mettant du même coup en mesure de supporter et d’accepter un éventuel rejet en ayant intégré que l’on n’est pas mort des nombreux conflits précédents. Cette rencontre ne pourra se reproduire, se multiplier et se décliner hors du cadre familial que bien des années plus tard, dès l’adolescence, accédant à la différentiation générationnelle, après avoir plus ou moins bien digéré cette période infantile et sa profonde empreinte, et en ayant développé toutes sortes d’autres intérêts dans l’intervalle de la période dite de latence (ce qui fait apprendre la patience par la même occasion).

Rien donc que de très normal dans tout ce développement. C’est seulement quand l’individu devenu adulte – et donc citoyen dépositaire d’un droit de vote et d’élection, y cherchant pouvoir et reconnaissance –  reste fixé à ce stade de la toute-puissance narcissique et des tentatives de manipulation qui en découlent, ou qu’il y régresse durablement, que les vrais ennuis commencent. Car c’est alors que, après ses cibles primitives et celles qui leurs servent de substitut, il peut menacer jusqu’à l’espèce humaine entière, de même que son environnement, avec l’aide de ceux qui présentent des caractéristiques similaires et qui en font leur champion.


(*) On ne suivra pas la mégalomanie courante qui fait confondre leur appellation avec l’entier du continent.

(**) Lors de cette phase, de telles extériorisations normales sont évidemment à préférer à leur absence complète, signe fréquent de soumission pathologique, parfois dépressive.