Avancer masqué ?

Par les temps qui courent, on a tous le masque à la bouche en plus de l’avoir sur la bouche. Cette actualité omniprésente du masque, dont on parle d’autant plus qu’il nous empêche d’énoncer clairement et distinctement, nous ne l’aurions pas même imaginée il y a quelques mois encore. Nous la réservions alors à ces touristes asiatiques décidément si craintifs devant tout ce qui peut faire irruption dans leur monde et qui puisse mettre en cause leur intégrité, d’abord physique et respiratoire. Et bien nous y voici, tous autant que nous sommes ; le moins souvent possible bien entendu, et hormis les irréductibles qui s’y opposent par principe comme il le font pour tout ce qui les contrarie un tant soit peu. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause l’opportunité de cette actualité, mais de questionner ce qu’elle traduit symboliquement de nos jours partout où on l’observe, puisque son importance majeure pourrait bien être là où on la commente le moins.

On peut d’abord relever que le cas des encagoulés complets mis à part, bourreau, terroriste, casseur ou montagnard dans son hivernale montage, le masque est presque toujours partiel. Il couvre le haut du visage, par lequel on est le plus facilement reconnu, comme chez les gangsters de caricature ou chez Zorro le justicier, ne dégageant que la vue et laissant la voix libre pour dire « haut les mains ! ». Ou alors il masque le bas du visage, nez, bouche et menton, comme chez le skieur alpin ou dans le cas qui ne nous occupe que trop ces temps, nous faisant reconnaître à moitié mais prétéritant la faculté de parler et donc d’être compris. Complet ou partiel, l’on voit ainsi que le port du masque est d’une façon ou d’une autre un obstacle à une bonne communication, à la clarté de ce que l’on veut dire et au fait de l’assumer en tant que personne pouvant être aussitôt et pleinement reconnue.

C’est de là sans doute que résulte le sens perturbant ou restrictif de l’expression « avancer masqué », qui mêle tout aussi bien les intentions les moins louables que les craintes les plus rédhibitoires. Dans toutes les situations où l’on avance masqué en effet, cherchant à en dire le moins possible ou tout au moins à ne pas l’assumer, l’on n’a guère de raison d’être fier de ce que l’on fait, qu’il s’agisse d’un coup monté pour tromper l’ennemi ou d’une simple fuite devant ses responsabilités humaines, se construisant un personnage ou une situation de couverture. Il en va ainsi tout aussi bien de celui qui cherche à exploiter autrui en lui faisant prendre des vessies pour des lanternes que de celui qui se réfugie derrière l’anonymat ou une fausse identité pour répandre ses propos fielleux. Le développement des modes de communication instantanés et diffusés à large échelle favorise incontestablement ces façons de faire.

La question qui se pose alors est de savoir pourquoi l’on cherche à rester dans l’ombre, pourquoi on se cache et contre qui, ce qui nous ferait remonter aux nombreuses circonstances actuelles et primitives dans le cours de nos existences dont il a déjà été souvent question dans ce blog. Il est d’autant moins nécessaire d’y revenir que les démasqués savent déjà de quoi il s’agit alors que les masqués n’en ont évidemment cure.

On peut finalement noter que ce fait d’avancer masqué révèle ce qu’il a d’impropre, ou en quoi cette expression contredit son objet même, la dissimulation ou la tromperie. Le masque est toujours une posture de recul en effet, et non d’avance, car seul celui qui se démasque, réfutant toute tromperie et toute peur, peut avancer résolument et librement, ce que – c’est le moins que l’on puisse dire – nous ne sommes guère encouragés à faire en ce moment.