Les bien-pensants et les cyniques

À plusieurs reprises j’ai eu l’occasion d’égratigner les bien-pensants qui se présentent, à eux-mêmes et aux autres, comme altruistes et pleins de bons sentiments envers l’humanité (presque aussi ingénus que des Miss monde), mais surtout de pourfendre les cyniques qui, n’y allant pas avec le dos de la cuillère, méprisent ces autres du haut de leurs bassesses en crachant directement leur venin. Il n’est certes pas question de les confondre, tout au moins dans le sens de les identifier les uns aux autres, et les différences entre eux sont si faciles à établir que nul ne jugera nécessaire d’en dresser la liste.

En toute fin de l’un de mes premiers billets dans le cours de ce blog [Pourquoi j’écris], je montrais du doigt, parmi les bien-pensants, ceux qui, notamment par la grâce de leurs écrits, prétendent s’adresser aux autres pour transmettre, pour témoigner, par souci premier du lecteur, sans avoir d’abord à s’intéresser à eux-mêmes. Ailleurs, j’ai mis aussi en exergue [L’expérience des autres] la vanité qui se cache derrière cette prétention altruiste et qui consiste, en l’occurrence, à savoir à la place d’autrui ce qui est bon pour lui, évitant de s’interroger sur soi puisque l’on est si bon et généreux. On retrouve encore la même prétention [La dépendance et ses contes de fées] dans le fait de façonner cet autrui à la mesure de son propre désir de rester dans une dépendance réciproque, décrétée indépassable, là encore avec les meilleurs des bons sentiments. Ce ne sont là que des exemples.

Du côté des cyniques que je me suis fait un plaisir de brocarder, les situations rapportées sont plus nombreuses, évidemment plus agressives, et apparemment plus redoutables. Là aussi à l’aide d’exemples, j’ai mentionné ceux qui assènent leurs croyances comme des vérités tout en niant les faits les plus indubitables [Y croire, ou pas], surtout quand ils détiennent tous les leviers de commande, portés au pouvoir par la peur et la frustration, sans même parler plus frontalement des divers flingueurs de la planète qui tirent avant d’avoir réfléchi [Ami ou ennemi ?]. Il était encore question de ceux qui prétendent protéger les autres d’une menace dont ils constituent eux-mêmes l’origine [La pensée rackettée], ce que l’on retrouve dans toute organisation maffieuse, qu’elle soit privée ou étatique, et également, beaux spécimens très répandus, ceux qui précarisent l’emploi et par là l’existence d’autrui tout en se prétendant eux-mêmes – ou par leurs relais politiques – irremplaçables parmi les happy few qui méritent dès lors des millions [Les irremplaçables et les jetables]. Je n’oublie pas bien entendu les cas remarquables des politiciens qui pourchassent ceux qui défendent les intérêts des citoyens plutôt que les prérogatives de l’état-c’est-moi (bâti avec les meilleurs juristes démocrates et républicains) [Nourri au Prytanée], ou enfin des ineffables qui s’assoient lourdement et avec morgue sur toute morale politique pour faire plaisir à leurs amis défendant les mêmes intérêts [Justice, raison et droit du plus fort].

Loin de les confondre, donc, sinon pour les démasquer, on peut toutefois aisément leur trouver au moins un point commun. Il s’agit de la prétention à exercer un savoir ou un pouvoir sur autrui, ce pauvre inculte de la coexistence heureuse que l’on se doit ainsi d’éduquer pour son bien, ou ce faiblard inapte à la guerre sur tous les fronts que l’on se donne le droit de mépriser sans vergogne. Cette prétention au savoir et au pouvoir prend dans ces cas l’autre de haut, que ce soit de façon doucereuse ou acerbe, et dispense tout aussi bien d’aller dans les tréfonds de sa propre existence puisque l’on en sait toujours un petit bout de plus que ceux que l’on éduque ou dirige ainsi. C’est tout au moins ainsi que ces prétentieux, dans leur for intérieur, se présentent à eux-mêmes, ce que traduisent leurs positions.

Au socratique « je ne sais pas mais je commence véritablement à m’interroger pour aller jusqu’au fond des choses », les premiers répondent que de toute façon nous ne savons pas et ne sommes pas vraiment libres, à l’origine comme au bout du compte, alors que les seconds réservent cette absence de liberté aux autres exclusivement, là, sous leurs pas, l’oppression soigneusement préparée pour les y faire chuter. Parcourant le détroit de Messine de nos existences, parmi les compagnons d’Ulysse, et même avec un légère préférence, on aimerait clairement ne pas avoir à choisir entre ces Charybde et ces Scylla.