Tous des survivalistes ? — Les barricades de la peur

Je proposais, dans mon dernier billet, une réflexion ultérieure sur la question de la peur qui serait bonne conseillère, en particulier dans les situations de crise et, malgré une bonne volonté évidente, je ne parviens pour ma part pas vraiment à la différer plus longtemps. J’y précisais que ces situations sont omniprésentes et se succèdent sans fin, dans nos existences et en société plus largement, ce qu’il est très facile de constater en soi et autour de soi (on peut bien sûr les ignorer et faire comme si elles n’existaient pas). La peur nous servirait ainsi à nous protéger des menaces qui planent dans ces situations de crise, de l’une en particulier qui est toujours, au bout du bout du compte, celle de la mort. C’est ce que l’on constate de près – mais pas trop près tout de même ! – avec la pandémie du coronavirus.

La comparaisons avec les survivalistes que je relève ici n’est certes pas très sympathique, je le reconnais volontiers, car ces cinglés qui se barricadent dans des camps retranchés, armés jusqu’au dent, prêts à faire feu sur tout ce qui bouge, en particulier les représentants de toute société organisée, n’attendent précisément que l’effondrement de celle-ci pour s’imaginer qu’ils resteront les derniers représentants d’une humanité dont personnellement je n’aimerais pas faire partie dans ces conditions (on voudrait du reste ne pas pouvoir parler d’humanité avec une telle macabre fantasmagorie). Nous sommes heureusement bien loin d’une telle vision d’apocalypse. Un aspect toutefois m’y a fait penser, ou plutôt une image, c’est celle des barricades, ou du fait de se retrancher ; on dit actuellement se confiner.

Même en leur donnant des atours romantiques, comme pour les barricades de mai soixante-huit dans les rues de Paris, que l’on évoque concrètement de simples barrières, des murs États-uniens ou des murailles de Chine, ou leurs pendants plus directement évocateurs de la tombe, comme les fossés ou les tranchées, ces représentations ont toutes un point commun, celui de l’évitement et d’une protection au bout du compte illusoire. Si l’on a raison de se protéger dans un premier temps, voire dans un second temps (oui, lavons-nous les mains, gardons nos distances, restons chez nous en ces temps !), est-il bien raisonnable que le temps ne soit, jusqu’à la fin du temps, que l’occasion de se prémunir en ne trouvant jamais celui de s’interroger sur la question de la fin précisément, c’est-à-dire du sens de la mort dans nos existences, dont il ne semble jamais être temps de s’occuper ? Me rappelant alors que j’ai eu à de nombreuses reprises l’occasion d’aborder cette question de l’évitement et du silence définitifs sous divers angles dans ce blog, il me paraît superflu d’y revenir encore. J’y ai du reste consacré un ouvrage entier, à partir duquel il m’arrive encore de penser. Je me contenterai donc ici d’un mot.

Dieu sait si j’ai remarqué autour de moi, depuis ma jeunesse, combien la position jugée la plus raisonnable par la plupart de mes contemporains consiste à repousser indéfiniment cette question, estimant qu’il n’est jamais temps d’en parler ou simplement d’y réfléchir, se contentant du passage à l’acte final, la peur ayant toujours le dernier mot. L’on sait aussi que le passage à l’acte, par définition comme disent ceux qui s’occupent de l’âme humaine, vise toujours à prendre la place d’une réflexion et à éviter de mettre à jour de l’inconscient, de l’innommé. Et c’est également ce vide, ce trou, cette absence, ce refus de savoir qui justifient, en toutes circonstances et en toute inconscience, au moyen de ce passage à l’acte précisément, les plus insupportables violences contre autrui ou contre soi-même. N’est-ce pas parfaitement contradictoire avec la supposée volonté de protéger ce soi-même ou cet autrui en invoquant la peur qui soi-disant le permettrait ?

Je nous laisse méditer là-dessus si cela vous intéresse aussi, en pouvant vous garantir, pour y avoir déjà consacré un certain temps, que ce n’est pas du temps perdu. Comme je le disais en concluant la présentation de mon ouvrage, on peut [évidemment] préférer garder enfouis nos sentiments et nos pensées à ce propos; ajoutant qu’il suffit de chercher à sortir d’une telle réserve pour constater que ce choix ne dépend finalement que de nous.