Pour une morale politique et existentielle assumée

À la page de ce site consacrée à mes manifestes composés sous forme d’affiches, les dazibaos, j’ai buté pour les présenter sur deux mots qui pour moi sentent le souffre et dont je sentais pourtant qu’ils traduisaient mon propos : morale et politique. J’y ai donc ajouté l’idée d’action volontaire et concrète dans laquelle ils sont inscrits et à quoi renvoie la notion d’ « existentiel ».

L’idée de morale m’a tout d’abord gêné à cause de sa connotation vaguement religieuse ou étroitement philosophique, qui fait aussitôt penser à dogme ou à prescription plutôt qu’à désir et à liberté (comme dit Léo Ferré : « n’oubliez jamais que ce qui est encombrant dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres ! »). Je sais pourtant que l’homme ne vit pas sans cette référence propre et relationnelle – et donc politique – à des choix de vie et que ceux-ci expriment, pour ne prendre qu’un exemple, que l’on donne la préséance à la confiance et à l’échange ou à la méfiance et à la distance. Ces choix confèrent une portée très différente en termes d’organisation de la vie en société et d’encouragements à des façons de vivre, et couvrent toutes sortes de situations existentielles qui peuvent être diamétralement opposées, ce qui est le sens même du politique.

L’existence est ainsi faite de tels choix et c’est ce que recouvrait le slogan, dans lequel a baigné ma jeunesse, selon lequel « tout est politique ». Nous effectuons tous les jours de tels choix personnels en effet : aller à pied, à vélo, en voiture ou en transports publiques, habiter en ville ou à la campagne, nous marier ou rester célibataires, avoir ou pas des enfants, travailler dans le secteur primaire ou tertiaire, à plein temps ou à temps partiel, passer sa retraite au pays ou à l’étranger, se faire hospitaliser en chambre commune ou privée, destiner son corps à l’inhumation ou à la crémation (eh oui ! sinon on laisse ses proches choisir pour soi, ce qui n’est guère un service à leur rendre). Ces choix peuvent paraître anodins, et les exemples cités le sont volontairement, mais il y en a évidemment bien d’autres dont les implications seraient un peu longues à développer ici. Ils représentent des types de considération et des signes d’intérêt à l’égard de ceux avec qui, proches ou lointains, nous partageons notre présence au monde. Nous marquons partout des préférences philosophiques propres et partagées, que l’on peine à nommer ainsi étant donné la maigre conscience que l’on en a le plus souvent, ce qui se traduit plus simplement par l’idée de morale, qui est ainsi nécessairement politique. Se l’approprier pleinement ou l’attribuer à ceux qui dès lors gouvernent notre existence – « la morale des autres » – n’est bien sûr pas indifférent et représente même une opposition cruciale en termes d’expression de sa liberté.

On est ainsi tous pratiquant d’une morale politique ou d’une autre, qu’on s’en réclame ou non. Mais qu’entend-on plus précisément par morale existentielle ? Et quel rapport avec la morale politique ? Enfin, peut-on se demander, pourquoi vaut-il mieux s’en prévaloir, après l’avoir choisie, plutôt que de penser qu’on puisse s’en cacher aux yeux de ceux qui nous entourent, proches ou lointains ? On aurait dit autrefois, mais il semble que cela revient un peu avec les générations les plus jeunes : quel sens cela a-t-il se s’engager aujourd’hui, et pour défendre quelle cause ? Je ne peux parler ici que de ma morale politique et existentielle propre, celle que je me suis bâtie à force de déconstruction des idées reçues que l’on m’a assénée depuis ma plus tendre enfance pour m’y reconnaître en tant qu’individu singulier aspirant à la liberté et donc au choix d’une finalité ou d’une autre à l’existence (j’aborde cette question de diverses façons dans mes bouquins que l’on peut consulter aux pages livres de ce site).

Une morale existentielle est en lien direct avec le sens comme direction et comme signification que l’on donne à son existence et qui imprègne tout ce qu’on y accomplit. Qu’il s’agisse de pensées, de paroles, d’actions ou d’omissions, tout implique un choix, qu’on le rende conscient ou qu’on l’accomplisse inconsciemment. Concernant le rapport avec la morale politique, on l’a vu, il s’agit simplement de reconnaître et d’établir en quoi ce qui est jugé valable pour soi ne peut qu’être partagé, ou alors ne pas même exister aux yeux de la société et des groupes sociaux constitués de ceux qui vivent au même moment que soi, sur la même planète ou dans divers de ses microcosmes. Pourquoi, finalement, s’en prévaloir, ou pourquoi l’on ne peut véritablement s’en cacher ? Parce que ces inévitables choix représentent des façons de vivre que chacun perçoit plus ou moins confusément et auxquelles chacun donne sens même sans le reconnaître ou le dire explicitement. Que l’on s’en réclame ouvertement ou avec des façons détournées qui au fond ne trompent personne implique toutefois que, dans le premier cas, on puisse échanger et discuter en précisant sa pensée plutôt que de se contenter de passages à l’acte dans la confusion et l’inconscience qui ont tôt fait de dégénérer en inextricables conflits dont le fil est rapidement perdu.

Concrètement, qui croit réellement que, dans l’action conduite et avec les propos tenus, il y a autre chose qu’une soif de pouvoir sur autrui délirante, démesurée et acharnée quand l’actuel président des États-Unis prétend défendre les intérêts d’un peuple qu’il est censé représenter tout entier ? De même, en plus microcosmique, qui croit vraiment que celui qui dit rechercher une relation amicale avec nous exprime son sentiment véritable quand il ne veut au fond rien savoir de notre vécu ni nous parler du sien ?

Assumer ce que l’on est et ce que l’on pense vraiment pour en discuter représente toujours le début du changement existentiel, ce qui est l’expression même de la vie, le seul déroulement de l’existence pouvant parfaitement se pratiquer malgré nous. Encore faut-il pour ce faire s’être seulement posé la question en ayant accepté qu’il y a là une question à résoudre, refusant de se cantonner dans un océan d’innommé ou d’indistincts borborygmes.