Plus ou moins de temps ?

Dans une civilisation où le (manque de) temps est devenu l’obsession ultime, on s’en donne en réalité de moins en moins, ce qui paraît ironique ou paradoxal seulement lorsqu’on tourne le dos à ce qui nous meut à partir de l’inconscient, restant perplexes devant les inconséquences qui en résultent. Lorsqu’on jette un peu de lumière sur ces ténèbres savamment entretenues, les choses deviennent au fond assez faciles à comprendre. Je m’explique.

Depuis quelques générations maintenant, en Occident tout au moins, le temps de l’existence est devenu central, pour ne pas dire vital, comme objet de tous nos soins pour l’avoir le plus libre et le plus développé possible, occupé par tout ce que nous prétendons vouloir y réaliser (et que nous ne réalisons pourtant que pour une petite part). Le but avoué est d’assouvir une liberté personnelle à laquelle nous aspirons sans cesse, bien que nous prenions rarement la peine de définir à quoi elle correspond sinon à un rappel plus ou moins hérité d’un lointain passé où jouer sans contrainte et prendre du plaisir représentaient la quête ultime (l’attente de pouvoir s’y reposer, parfois évoquée, ne soulève à vrai dire guère d’enthousiasme).

Une telle centralité du temps prend corps avec le fantasme consistant à vouloir l’allonger indéfiniment, sans jamais ne serait-ce qu’imaginer qu’il puisse se terminer, à l’image du jeu dans lequel on était pleinement immergé et qui paraissait toujours sans fin. En fait, et pour autant qu’il s’agisse de ce temps libre auquel on aspire, on n’en a jamais assez (l’autre, le temps contraint, évidemment toujours trop !). Avec une telle latitude supposée et fantasmée, on pourrait donc facilement penser que l’on cherche à s’y installer, à en profiter pleinement, comme on dit, voire à s’y prélasser avec délice. Prendre le temps de faire les choses semblerait le moins qu’on puisse lui rendre en retour si ce temps était réellement ce qui nous importe le plus, à chaque instant et à perte de vue. Or, à y regarder de plus près, ce n’est en général pas du tout ce qui se passe.

Tout doit toujours être réalisé et nous satisfaire dans la plus grande immédiateté, précisément comme si l’on n’avait aucun temps disponible et donc pas la possibilité de le prendre pour éprouver nos expériences quotidiennes dans la durée qui nous est donnée : la pousse d’un arbre, ou même d’un champignon si on la considérait vraiment, ne devraient-elles pas nous montrer le chemin pour accepter le temps d’une guérison lorsque surviennent par exemple une maladie ou un accident qui affectent notre avidité à « faire », et alors que l’on cherche au contraire à supprimer aussitôt tout obstacle et tout symptôme le plus vite et parfois le plus frénétiquement possible ? En fait, tout prend toujours trop de ce si précieux temps alors même que nous le fantasmons sans fin. Nous inventons donc des objets, si possible connectés, qui répondent instantanément à nos stimuli, permettent ainsi notre béate occupation, et qui sont comme la démonstration la plus éclatante que nous ne supportons pas le temps et sa durée. J’ai déjà eu l’occasion d’en parler dans un autre article (La vitesse comme oubli), rien ne va jamais assez vite.

En fait, plus nous sommes obsédés par le temps et moins nous en avons. Cela pourrait bien suggérer une relation directe entre l’obsession pour une chose et la peur de sa fin ; entre la prétention à plus et la crainte du moins, crainte qui nous fait précisément vivre dans ce moins. La peur de sa fin n’engendre-t-elle pas, en réalité, l’impossibilité de jouir vraiment de la chose et donc sa poursuite continuelle ? Et la crainte qui nous fait vivre ce que nous prétendons redouter ne nous parle-t-elle pas de notre désir inconscient, toujours inversé ? Par les temps qui courent, comme on dit justement, il n’est probablement pas inutile de précisément s’arrêter un moment, temps suspendu, sur de telles questions.