Celui qui crie le plus fort

Le dessin de presse✏️ n’a plus bonne presse🗑, et la synthèse critique qu’il représente a toujours été un difficile exercice d’équilibriste, pour au moins deux bonnes raisons : le fait qu’il s’agisse d’une synthèse, ne pouvant par définition faire dans la nuance, et qu’elle soit précisément critique, sans quoi elle ne présente aucun intérêt (qui voudrait d’un dessin montrant un ciel bleu avec des oiseaux qui gazouillent, pour annoncer le printemps ?). Exercice qui, pour être largement diffusé, reste à la merci de la bonne volonté et du courage des médias qui hébergent ce moyen d’expression. Qu’un journal de référence comme le New York Times décide de se passer des services de l’excellent Chappatte, dont des voix d’extrême-droite avaient par exemple aussitôt dénoncé la critique humoristique de Trump sur la militarisation intérieure à la frontière avec le Mexique, il y a quelques mois, et voilà que la vox populi a encore gagné une bataille.

Équilibriste, disais-je, et l’image fait penser que rester sur le fil, pour le commun des mortels tout au moins, paraît toujours plus difficile que de chuter d’un côté ou de l’autre. Ce risque de chute, on le voit bien, tient autant à la critique qu’à la synthèse. D’un côté en effet le message reste consensuel et ne dit rien de nouveau qui puisse permettre de lire les enjeux d’une situation et une prise de position de l’auteur qui s’exprime, en deça de la critique donc ; de l’autre la volonté de provoquer vise à conforter les convaincus qui partage la seule opinion qui vaille, la sienne, sans aucun argument à destination de quiconque autre, que l’on cherche plutôt à déstabiliser ou à écraser, au-delà de toute critique.

Entrer par ailleurs dans le jeu de celui qui crie le plus fort, qu’il s’agisse des réactionnaires et impérialistes de tous poils ou de leurs contempteurs les plus acharnés (les deux prétendent toujours défendre la liberté, de faire ou de dire), implique de se soumettre à une équation sans solution : se mettre dans la peau de celui qui cherche à rendre les autres dépendant de son pouvoir, ou dans celle de celui qui réagit en contre-dépendance par opposition automatique et systématique. Sans solution puisque se situant au fond dans le même registre, celui du besoin de l’autre pour exister et se faire entendre.

Heureusement il y le fil, de l’équilibriste ou du rasoir, pour ne pas tomber ou se couper (soi-même et des autres). Y rester suppose cependant une lecture et une analyse de la situation peu commune, et surtout une volonté de témoigner et d’aller plus loin que les clivages ou les fronts habituels, nous aidant à décoder une situation et à y apporter, sinon des réponses, au moins un regard neuf. À cette condition, la synthèse critique de la caricature nous éclaire en nous faisant rire ou sourire, ce que des auteurs comme Chappatte ou le regretté Mix & Remix, par exemple, nous apportent en un clin d’œil.

Ceci dit, et sans vouloir dramatiser plus que de raison, quand c’est la vociférante vox populi extrémiste qui crie au loup avec les mégaphones desdits réseaux sociaux et que la presse plus ou moins libre et critique pratique la reddition sans conditions, on peut craindre que la marche au pas de l’obscurantisme se fasse dans un bruit de bottes qui rappelle les heures les plus sombres de l’histoire.