L’expérience des autres

Quand on veut aider autrui, ses proches en particulier, mais aussi plus largement, on se base évidemment sur sa propre expérience. Comment pourrait-il en être autrement ? C’est toujours à partir de ce que l’on a vécu soi-même que l’on tire la substance des conseils que l’on essaie de prodiguer en toute bienveillance aux autres. Quand je dis substance, c’est parce que l’expérience révèle que l’on a en général intérêt à ne pas décalquer telles quelles les situations, qui ne sont jamais parfaitement identiques, mais à les transposer avec le souci précisément d’être utile dans la situation qui concerne celui que l’on conseille. N’exposer qu’une copie conforme de son propre vécu est en effet facilement pris, non sans raison, pour le fait « d’étaler sa science », comme on dit vulgairement (« pour lui, ou elle, c’est facile, il a pu surmonter cet écueil », et quand bien même cela n’a en réalité pas été facile du tout). Je précise encore qu’un tel conseil est idéalement celui qui est demandé, de façon plus ou moins formelle, car il vaut mieux y regarder à deux fois de ceux qui prodiguent volontiers leurs avis à tour de bras surtout quand on ne leur a rien demandé ; je vais y revenir.

Avant cela, et ça paraît bête à dire, pour se mettre en mesure d’aider réellement sur la base d’une telle expérience personnelle encore faut-il la connaître ! Comme pour tout ce qui nous concerne et que l’on croit savoir et maîtriser, le fait que cela semble aussitôt évident, ne suscitant pas la moindre question, laisse très vite songeur sur cette connaissance de soi innée, qui n’a pas même eu à être interrogée, renvoyant Socrate et son « connais-toi toi-même » au rang des radoteurs. Dans la vie quotidienne et en pratique, une telle prétention sur soi sans le moindre travail sérieux semble pourtant fort répandue.

Parmi ceux qui prodiguent avec (auto) satisfaction leurs conseils autour d’eux, il y a la catégorie particulière de ceux qui répugnent aussitôt à évoquer leur propre vécu, montrant qu’ils ne partent pas de là. Ils savent, c’est tout. Ils n’ont jamais été personnellement impliqués dans la situation qu’ils relèvent chez l’autre, même et y compris lorsque leur conseil contient quelque chose de pertinent. Dès qu’on pointe l’analogie avec leur propre vécu, ils se referment comme une huître, n’y voyant aucun rapport. On peut faire ici le lien avec ce que l’ami Freud a relevé de la perspicacité dans les anathèmes que s’envoient des proches, perspicacité relative au fait que l’on décortique d’autant plus précisément chez l’autre ce que l’on cherche à se cacher à soi-même, ressentant un soulagement passager et illusoire à mettre ainsi en lumière un contenu refoulé. Ainsi que je l’ai illustré dans mon bouquin sur la question de la mort (voir la rubrique Livres de ce site) à propos de l’inconscient et de l’innommé, celui qui dit par exemple vouloir aider autrui en sachant par avance ce qui est bon pour lui, bardé de ses certitudes, et qui présente cela pour de l’altruisme, cherche au fond derrière cette vanité à se rassurer sur ses propres lacunes, qu’il considère ne pas avoir à d’abord interroger puisqu’il est lui-même si bon et généreux.

Il n’y a au fond rien de plus difficile que de donner un conseil, tant il est vrai que l’on ne peut faire le bonheur de personne qui ne le veuille lui-même. Et lorsqu’il le veut, il résout lui-même sa difficulté, sans que l’expérience des autres y ait été intrinsèquement pour autre chose qu’un déclencheur (y compris l’expérience des altruistes professionnels, largement médiatisés, qui baignent toute la journée dans leurs bons sentiments). Tout le reste n’est en réalité que prétention ou vanité.

 

P.S. Contrairement à certains qui y consacrent leur vie et leur œuvre, je n’aime guère m’acharner sur un auteur ou un autre en particulier, mais la coïncidence est ici la plus forte (cf. mon billet du 2 janvier dernier). A peine le présent mot écrit, j’ouvre un livre des fables de La Fontaine que je lis dans l’ordre et tombe sur celle qui vient dans la suite, que je ne connais pas, intitulée Les deux amis. Elle traite précisément de ce dont il est question ici avec l’un desdits amis qui rêve que l’autre est triste et, au lieu de s’interroger sur ce qu’il attribue ainsi à l’autre, court l’alarmer en fanfare au milieu de la nuit, l’autre heureusement le prenant en bonne part et – s’inquiétant de ce qui arrive au premier – cherche à aider ce rêveur intempestif. Et notre La Fontaine de demander au lecteur lequel des deux est le meilleur ami, mais oui, et d’en tirer dare-dare la conclusion que l’ami véritable est celui qui, tenez-vous bien, cherche vos besoins et vous épargne de les trouver vous-même, ses craintes devenant une marque d’intérêt. Devant tant de balourdise, on se console de se rappeler que ce dix-septième siècle français nous a également donné un esprit aussi pénétrant qu’un La Rochefoucauld ou une psychologue aussi fine qu’une Madame de La Fayette.