Un pays chiffonné

Une semaine de vacances en Haute-Engadine avec mon fils Adrien a été l’occasion de sillonner intensément les pentes neigeuses ⛷⛷ de Corvatsch, de Diavolezza ou de Corviglia. Dans cette région de hautes vallées et de nombreux sommets dont les Piz Palü et Bernina ne sont pas les moins respectables, où les Alpes sont très étalées à cheval entre la Suisse et l’Italie, avec l’Autriche à l’horizon, plusieurs fortes impressions me sont venues en pensées et en souvenirs. Il était question de filiation, de citoyenneté, de l’avenir et de beaucoup d’autres choses encore.

J’ai eu la chance de les partager avec mon fils, qui va devenir citoyen d’ici quelques semaines, lors de ce séjour à St. Moritz-Bad (plus accueillant, je le note au passage, que St. Moritz-Ritz pourtant situé à quelques centaines de mètres). Qu’il s’agisse des rapports avec l’autre sexe (qui existent encore tels quels malgré les tentatives récurrentes de nos jours pour se définir à ce propos de façon essentiellement autarcique, la hantise du conflit ou le fait d’y baigner aveuglément les imprégnant à perte de vue), de la vie intérieure riche et différenciée qui nous caractérise et dont la métabolisation pour aller vers des réalisations concrètes seul et avec les autres est souvent difficile, ou encore de la fin de règne d’un régime civilisationnel auto-destructeur qui appelle des changements radicaux, sur ces différents sujets nous avons eu des échanges de télésiège ou de restaurant riches et variés. Je suis heureux que mes enfants soient ainsi une telle source de richesse et d’apprentissage pour moi. Mais développer de tels thèmes serait une gageure impossible à tenir dans ce contexte de blog qui ne s’y prête pas.

Je me contenterai donc ici d’une petite réflexion qui m’est venue en parcourant l’ouvrage trouvé sur place, Visages de la Suisse, édité au milieux des années huitante, richement illustré et comportant quelques textes intéressants. Le journaliste Alain Pichard, notamment, y parle de cette superposition de différences, linguistiques, culturelles, géographiques, d’habitats, d’activités, de richesse et de pauvreté, de soucis et d’espoirs, de visions partagées ou alors séparées, comme un destin de coexistences qui ne peuvent devenir communes tout en l’étant d’une certaine manière. Qu’un si petit pays présente de telles différences m’est apparu à la fois étonnant et compréhensible. L’image de tous les sommets étalés à l’horizon de cette région alpine, vue depuis un départ de piste à 3303 mètres (soyons précis !), a fait pour moi la jonction entre ces propos et une feuille de papier ; oui, une simple feuille de papier.

Il suffit de se représenter d’abord celle-ci lorsqu’elle n’a qu’une seule face, en deux dimensions, puis de la voir ensuite, une fois chiffonnée et sommairement redéployée, avec ses innombrables facettes en trois dimensions, pour avoir une bonne idée du panorama qui se présentait à moi. Superposer imaginairement plusieurs de ces feuilles fait apparaître encore mieux la complexité des différences que j’évoquais avant, avec leurs couches de multiples facettes, et plus rien de leurs tensions et contradictions, de leur richesse dit-on aussi, n’est alors surprenant. Au contraire même, il devient difficile de comprendre que les échanges y soient seulement possibles. Mais le sont-ils, au-delà des apparences ?

Comme je le disais à mon fils, j’essaie pour ma modeste part de dénouer tensions et contradictions en combattant les idées reçues à propos de ce monde devenu fou ; et de le faire sur une feuille plate qui seule me permet d’écrire. Mais c’est sa génération qui pourra faire déboucher cet affaissement perceptible du régime des tyrannies et des illusions sur autre chose de nouveau, jugeant très justement n’avoir pas à supporter plus longtemps la violence paroxystique de toutes ces injustices. Voilà du travail plein les bras en perspective, pour lequel aucune pénurie n’est apparemment à craindre. Mais je vois bien que, du courage, ceux qui arrivent à maturité aujourd’hui n’en manquent certainement pas.