Parole adulte ?

Quand on y pense, ce qu’on peut appeler une parole adulte n’a rien d’évident mais présente des caractéristiques qui devraient nous aider à la reconnaître. Avant de les définir à grands traits, je précise que puisqu’elle n’est de loin pas pratiquée par tous les adultes et que ceux qui ne le sont pas (encore) peuvent parfois déjà y accéder, il ne s’agit pas d’une parole d’adulte mais bien d’une parole adulte. Et l’on peut dire de prime abord que la parole en question, outre qu’on peut avant tout l’exprimer dans son for intérieur, représente in fine l’action de dire vraiment quelque chose à quelqu’un d’autre avec une intention consciente et réfléchie. Quand l’autre n’est qu’un déversoir ou que l’intention n’est que de se distraire ou s’occuper machinalement, on dit alors qu’il s’agit dans le meilleur des cas de bavardage plutôt que de parole.

Quelles sont donc ces fameuses caractéristiques de la parole adulte ? La première me semble être de prendre le temps de réfléchir à ce que l’on dit sans forcément passer instantanément du penser au parler. Il s’agit de la capacité à différer et à jauger l’opportunité de dire, ou de ne pas dire, ou différemment, en ayant réfléchi à ce que l’on dit. Dans la vie courante, l’instantanéité ne présente pas forcément de difficulté, comme dans le cas d’une sensation immédiate que l’on transmet : « je me sens bien en ce moment ; je te trouve en pleine forme »; « je pense souvent à tel et tel, à mon avenir, à toi ». Dès que les implications sont plus importantes et qu’elles peuvent déboucher sur une intention actuelle (« voyons-nous pour parler ou pour pratiquer telle activité » ; « voilà ce que je pense de la situation »), une visée existentielle (« cette activité ne me convient plus et je voudrais sortir des routines »), un projet à long terme (« mariage ou concubinage, pesons les avantages et les inconvénients » ; « quelles seront les conséquences de telle ou telle politique ? »), il y a normalement un moment plus ou moins long entre le désir d’en parler et le fait de s’adresser à l’autre. Ce moment est bénéfique pour éprouver vraiment ce désir et pour savoir vraiment ce que l’on veut dire, en sondant ses sentiments et ses raisons avant de le faire. Une telle réflexion est forcément intérieure et personnelle avant d’être communiquée, et nécessite donc une capacité consciente à intérioriser et à éprouver personnellement, dans la solitude, de façon indépendante, le sens de ce dont on veut parler. Il s’agit en quelque sorte d’un travail d’élaboration que la plupart d’entre nous, on peut l’espérer, faisons sans même avoir besoin de nous en rendre compte.

Une seconde caractéristique me paraît consister à savoir à qui l’on s’adresse et à en tenir compte. Surtout quand on connaît l’interlocuteur, mais aussi de façon plus générale, on peut très bien savoir si ce que l’on dit sera recevable par lui ou pourrait être considéré comme difficilement supportable, voire constituer une agression par exemple. Non qu’il faille ne pas dire ce que l’on souhaite transmettre au fond, mais si on le fait en sachant que cela a toutes les chances de provoquer une réaction de rejet, on voit alors que l’on ne cherche pas vraiment à faire passer un message mais à se défouler (ce que certains masquent en prétendant qu’ils sont, eux, honnêtes et qu’ils disent toujours ce qu’ils pensent ! Comme si on pouvait tout dire, tout le temps, et que les autres n’avaient qu’à s’y adapter). En plus de ce que l’on dit, il y a donc toujours à qui on le dit et comment, que ce destinataire soit le conjoint, l’ami, ou le plus vaste public.

Par ailleurs, qui dit parole adulte dit nécessairement parole non adulte, c’est-à-dire pré-adulte, et donc enfantine, juvénile, d’avant l’indépendance de la maturité qui constitue en principe l’aboutissement de l’existence. En remontant, pour faire court, directement à la petite enfance, on voit bien qu’il est normal à ce moment-là de ne pouvoir différer un tant soit peu ce que l’on a à dire ni être capable d’y penser de façon indépendante. C’est un peu le déversoir à propos de tout ce que l’on découvre et expérimente sans trop se préoccuper de ce que cela provoquera chez l’autre comme réaction : « tu as vu, je fais ceci, je fais ça, et puis après encore ça comme ça ; et toi, fais ceci ou donnes-moi ça ! ». Le mode est souvent exclamatif, ce qui est un bon indice. Ou alors il s’agit précisément de faire réagir l’autre selon des schémas plus ou moins stéréotypés qui ont déjà été mis à l’épreuve, avec l’incapacité encore normale de prévoir des réactions différentes par analogie à des expériences antérieures. Ce n’est que progressivement que le désir pour l’autre, tenant compte des réalisations à accomplir ensemble et en centrant son attention sur la réaction d’autrui, supplante le désir narcissique de n’être considéré que pour ce que l’on est, d’être accepté inconditionnellement, « tel qu’on est », dit-on, sans avoir besoin un instant d’envisager que l’on pourrait être ou réagir autrement en fonction d’un objectif ou d’un but auquel on s’est donné la peine de réfléchir. En bref, ce long chemin conduit en principe un jour à se situer vraiment par rapport à l’autre et à en tenir compte, ce qui caractérise la relation adulte.

Il est facile de constater aujourd’hui qu’une telle parole adulte n’est de loin pas toujours pratiquée par ceux qui pourtant se prétendent tels. Le narcissisme du « je suis ce que je veux, je me détermine moi-même, et les autres n’ont qu’à s’y adapter » est même omniprésent dans les relations, y compris chez ceux dont on est au minimum en droit d’attendre plus de maturité en fonction des responsabilités qui sont les leurs. C’est peut-être la chance qui nous est donnée avec la caricature de parole infantile de l’ahurissant président des Etats-Unis actuel – qui réagit à tout tout de suite avec irritation au moyen de son joujou de communication préféré – que de pouvoir mieux la déceler chez de nombreuses personnes autour de nous, par analogie, en moins caricatural évidemment, avec des conséquences dans les relations humaines dont la portée reste difficile à mesurer mais que chacun ressent.

Le problème principal, avec cette façon de faire, c’est qu’elle conduit en général à des relations destructrices, ou au moins non constructives, le moindre mal étant qu’elle soit répétitive et inutile, très vite lassante. Elle témoigne en fait de la période réactive de l’enfance à laquelle ces personnes sont restées fixées ; celle que la psychanalyse attribue justement à l’apprentissage du contrôle du sphincter, jouant à contenir ou à expulser la matière fécale aux yeux et au nez de tous, croyant témoigner ainsi d’un certain pouvoir sur eux. Cela avant d’apprendre à garder une telle activité pour soi, lorsque l’autre devient désirable, ce qui se produit normalement avec le stade de développement suivant, celui de la génitalité, dans le cadre d’un désir partagé avec quelque chose à offrir. Certains semblent hélas ne jamais y arriver !

L’on sait maintenant ce qu’une telle fixation ou régression au stade sadique-anal peut avoir de dévastateur quand une pseudo majorité de citoyens, qui plus est grâce à des élections trafiquées, paraissent s’y reconnaître et l’encourager, vivant perpétuellement dans une logique de confrontation, ne concevant le génie civil des rapports sociaux qu’obsédés par les murs et sans jamais être en état de construire des ponts.

 

P.S. On peut noter que le développement desdits réseaux sociaux se fait à un moment civilisationnel régressif où la parole adulte dont il est question ici se raréfie et où le bavardage d’origine juvénile se répand à tout-va.