Dernière course

La dernière course pédestre de montagne pour cette année (au sens ancien où une course de montagne se faisait en marchant, pour admirer le paysage), j’ai eu la belle occasion de l’effectuer il y a deux jours, avant de partir fêter à Palermo l’anniversaire de ma plus belle rencontre. J’ai gravi par un agréable soleil d’automne la montagne qui se trouve en face de notre chalet du val Ferret, passant de 1200 à 2200 mètres d’altitude en quelques heures – marche de quatre heures et demie précisément pour l’aller et le retour, avec une jolie halte sur les crêtes pour admirer le lac Léman et le Mont-Pélerin que l’on devine au loin par temps légèrement brumeux dans l’encoche de Champex. Je n’y ai rencontré qu’un berger d’alpage qui termine sa saison par de menus travaux d’entretien, le bétail descendu, avant de redescendre lui-même trois jours plus tard et de préparer quelques montagnes voisines à l’arrivée de l’hiver et du ski. Hormis cette sympathique rencontre, ce fût pour l’essentiel un heureux moment de méditation comme je les recherche aujourd’hui.

Quand j’évoque cette « course », sa durée et sa dénivellation précise, et aussi modeste qu’ait été l’effort, je suis presque aussitôt repris par d’anciennes passions de jeunesse pour la gratification par cet effort, qui représentait alors un but très important de mon existence.  Précisément, par l’absolu que visait pour moi les composantes de celui-ci pour tout athlète, qu’il s’agisse d’endurance, de résistance, de vitesse, de force, de détente, de souplesse et de coordination (je passe sur le couronnement de la technique). Aujourd’hui, où je travaille seulement à accroître un peu mon endurance (pour le cœur), ma force musculaire (pour mon maintien et mon rachis) et ma souplesse (pour mes articulations), afin d’inverser la tendance au relâchement où les exigences de ma vie professionnelle m’avait permis de me complaire, je me situe à la fois bien loin de cet idéal de mes jeunes années et proche du plaisir de retrouver une mobilité qui libère de trop de pesanteur corporelle.

Mais je sais maintenant aussi qu’il m’est impossible d’être vraiment à mon aise, et ainsi de me libérer l’esprit, dans des efforts plus intenses et soutenus, qui empêchent toute pensée libre et donc toute méditation. Et je n’ai aucune envie de retrouver les côtés compulsifs et pour tout dire un peu masochistes du sport très intensif, dont le seul bénéfice avoué est de repousser sans cesse – de croire qu’on le peut – les limites humaines, c’est-à-dire au bout du compte l’affaiblissement des capacités, les maladies, et bien sûr celle qu’on hésite toujours à nommer, croyant ainsi exorciser sa réalité, la mort qui est au bout. Se contenter de repousser ses ou sa limite ne peut être une philosophie de vie, ou alors une curieuse philosophie qui cherche à s’affranchir de la réalité plutôt que d’en tenir compte.

Courir activement et méditer vraiment, on ne peut que les alterner, et le dosage qui me convient là où j’en suis penche fermement vers ce qui permet d’acquérir la sagesse d’accepter le sens réel – la direction et la signification – de l’existence.